La psychologie du Moi
(Heinz Hartmann)
(4ème partie)
Les intérêts du Moi
Une étude systématique des fonctions du Moi devrait les décrire suivant leurs buts et suivant les moyens qu'elles emploient pour les atteindre; du point de vue de l'énergie, suivant la proximité ou l'éloignement par rapport aux pulsions des énergies avec lesquelles elles opèrent; et aussi suivant le degré de structuration et d'indépendance qu'elles ont atteint.
Ici, je veux dire quelques mots seulement d'un groupe spécial de tendances du Moi, discuté par Freud en tant qu' « égoïsme ». Naturellement, leur importance était pleinement comprise par Freud, et il semblerait désirable de leur assigner une place dans la psychologie psychanalytique; mais leur position n'a jamais été clairement définie au niveau de la psychologie structurale, bien que Freud ait essayé de les expliquer à un stade antérieur de la formation de la théorie.
A ce moment-là, Freud identifiait les tendances à l'autoconservation avec les « pulsions du Moi », et il appelait «intérêts » les investissements qui en étaient issus, par opposition à la libido des pulsions sexuelles. Cependant, nous ne parlons plus aujourd'hui de « pulsions du Moi », étant donné qu'on a réalisé que toutes les pulsions faisaient partie du système Ça; ce changement dans la théorie nécessite également une reformulation en ce qui concerne les phénomènes auxquels pensait Freud en parlant d' «intérêts ».
Parmi les tendances psychiques d'autoconservation, nous pensons que les fonctions du système Moi sont de la plus grande importance - ce qui ne veut pas dire naturellement que des tendances sexuelles et agressives du Ça, certains aspects des principes de régulation, etc., ne jouent aucun rôle dans l'autoconservation. Le groupe de tendances qui comprend les revendications de ce qui est « utile », égoïsme, affirmation de soi, etc., il semble raisonnable de l'attribuer au système Moi.
Parmi les facteurs de motivation, ils apportent une couche qui leur est propre. L'importance de ces tendances a été quelque peu négligée en analyse, probablement parce qu'elles ne jouent pas un rôle essentiel dans l'étiologie des névroses et parce que, dans notre travail avec les malades, nous devons les considérer plus sous l'angle de tendances génétiquement sous-jacentes du Ça que dans leur aspect partiellement indépendant en tant que fonctions du Moi.
Mais l'intérêt de ce dernier aspect devient évident dès l'instant où nous en venons à les considérer sous l'angle de la psychologie générale, ce que je fais ici, ou de la science sociale. Sans aucun doute, la science sociale n'atteint pas son but tant qu'elle fonde ses interprétations du comportement humain uniquement sur le modèle du type d'action dirigé par l'intérêt, nous pouvons dire ici « utilitaire ».
D'autre part, de nombreux domaines de la science sociale ne peuvent pratiquement pas être approchés par l'analyse tant que l'on néglige cette zone de motivation. Quelle position pouvons-nous attribuer à ces intérêts dans la théorie analytique présente?
Puis-je d'abord suggérer que nous appelions ces tendances et les tendances similaires «intérêts du Moi », gardant ainsi le nom freudien, mais impliquant aussi que nous considérons comme appartenant au système Moi cette partie de ce qu'il appelait «intérêts» dont il est question ici, ce sont des intérêts du Moi; leurs buts sont définis par le Moi, en opposition aux buts du Ça et du Surmoi. Mais l'ensemble particulier de tendances dont je parle est caractérisé aussi par le fait que leurs buts sont centrés autour de la propre personne (self).
Je peux ajouter que ceci est vrai de leurs buts seulement. Evidemment, ils emploient et servent aussi les fonctions du Moi qui sont dirigées vers le monde extérieur et, parmi les facteurs qui amènent au changement par l'homme de la réalité extérieure, les intérêts du Moi de cet ordre jouent sans aucun doute un rôle décisif. [...]
La force du Moi
L'approche intrasystémique devient essentielle si nous voulons éclaircir des concepts comme « dominance du Moi », « contrôle du Moi » ou « force du Moi ». Tous ces termes sont extrêmement ambigus, à moins que nous ajoutions une considération différentielle des fonctions du Moi effectivement impliquées dans les situations que nous voulons décrire.
Il ne m'est réellement pas possible d'entrer ici dans le sujet, sur lequel il a été beaucoup écrit, de la force du Moi et quelques remarques seulement suffiront à ce propos. Nous avons l'habitude de juger la force du Moi sur la base de son comportement dans des situations typiques - qu'elles viennent du côté du Ça, du Surmoi ou de la réalité extérieure., Ceci impliquerait que la force du Moi, comme l'adaptation, peut être formulée dans les termes d'un ensemble de relations seulement.
Nous pouvons envisager cela comme un parallèle à beaucoup de problèmes physiologiques: dans une faiblesse cardiaque, l'incapacité du cur peut être due à un effort violent et soudain; ou à des raisons résidant dans l'organe lui-même; elle peut être due aussi à l'état de la circulation sanguine; et ces facteurs sont à nouveau interdépendants avec les régulations centrales et avec d'autres variables dans ce système complexe.
La force ou la faiblesse du Moi - qu'elles soient habituelles ou occasionnelles - ont été liées à de nombreux facteurs appartenant au Ça ou au Surmoi, et on a souligné qu'elles sont dues exclusivement au degré auquel les autres systèmes empiètent ou non sur le Moi. Cependant, je peux dire ici qu'il faut aussi considérer l'aspect autonome du Moi.
L'étude d'une grande variété d'éléments que l'on a essayé de mettre en corrélation avec les degrés de force du Moi - comme la force des pulsions, le narcissisme, la tolérance ou l'intolérance ou déplaisir, l'anxiété, les sentiments de culpabilité, etc. - nous laisse encore dans une certaine confusion. De plus, comme l'a dit Nunberg, les réponses sont valables seulement pour certaines situations, étroitement circonscrites.
Un cas typique des difficultés en question, sur lequel Freud a attiré l'attention, est le fait bien connu que la défense, quoique démontrant une force relative du Moi par rapport aux pulsions, peut d'autre part devenir la raison même de la faiblesse du Moi. Nous devons admettre - a nouveau comme dans le cas de l'adaptation - qu'il semble assez généralement vrai qu'un accomplissement dans une direction peut causer des troubles dans d'autres.
Dans le contexte de notre article d'aujourd'hui, je veux seulement insister sur un aspect du problème; je veux dire celui d'une étude très attentive des interrelations entre les différents domaines des fonctions du Moi, comme la défense, l'organisation et la zone d'autonomie. Que la défense conduise à l'épuisement de la force du Moi n'est pas seulement déterminé par la force de la pulsion en question et par les défenses aux frontières du Moi, mais aussi par les ressources que l'arrière-pays peut mettre à sa disposition.
Aucune définition de la force du Moi ne sera satisfaisante si elle considère seulement les relations avec les autres systèmes psychiques et laisse de côté les facteurs intrasystémiques. Toute définition devra inclure comme élément essentiel la considération des fonctions autonomes du Moi, de leur interdépendance et de leur hiérarchie structurale et en particulier si et dans quelle mesure elles sont capables de supporter un affaiblissement par les processus de défense.
Ceci est sans aucun doute un des éléments principaux de ce que nous voulons exprimer lorsque nous parlons de force du Moi. Ce n'est probablement pas seulement une question de quantité et de distribution de l'énergie du Moi disponible, mais doit aussi être relié au degré auquel les investissements de ces fonctions sont neutralisés.
En prenant comme principaux points de départ certaines des dernières constatations de Freud qui ne sont pas encore complètement intégrées, je vous ai présenté aujourd'hui une synthèse, que je crains de n'avoir pas toujours réussie, de synchronisations et de reformulations et d'additions à certains des principes généralement acceptés de la théorie psychanalytique.
Laissez-moi terminer en citant un passage de Freud: «Ne marchandons pas l'effort nécessaire à de telles corrections; elles sont souhaitables si elles augmentent un peu notre compréhension et n'ont rien de déshonorant si elles ne nient pas nos conceptions précédentes mais les enrichissent, rendent peut-être une généralité plus particulière ou élargissent une conception qui était trop étroite. »