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La psychologie du Moi

(Heinz Hartmann)

(3ème partie)

La qualité énergétique de la libido qui se retire des objets

De toute évidence, ces différences sont importantes pour notre connaissance de nombreux aspects de la psychologie structurale, et leur considération peut aider à éclaircir les questions d'investissement et leur topographie. Est-ce le fait que la libido se détourne des objets pour se tourner vers le Moi qui est la source des délires de grandeur?

Ou n'est-ce pas plutôt le retournement sur le soi - processus dont l'accumulation de libido dans le Moi (en régression) est seulement un aspect? Je ne peux traiter ici ni cette question en elle-même, ni ses multiples implications. Je mentionnerai seulement rapidement dans ce qui suit un autre aspect du retrait de la libido des objets concernant la qualité énergétique de la libido en jeu.

Au cours du développement de la théorie analytique qui a conduit Freud d'une part à reformuler ses idées sur les relations entre l'angoisse et la libido, et d'autre part à constituer le Moi en un système particulier, il en vint aussi à formuler la thèse que le Moi travaille avec la libido désexualisée.

On a suggéré qu'il semble raisonnable et fructueux d'élargir cette hypothèse pour inclure aussi, à côté de l'énergie désexualisée, l'énergie désagressivisée dans l'aspect énergétique des fonctions du Moi. L'énergie agressive aussi bien que l'énergie sexuelle peut être neutralisée, et dans les deux cas ce processus de neutralisation prend place par l'intermédiaire du Moi (et probablement déjà aussi à travers ses premiers stades autonomes.

Nous pensons que ces énergies neutralisées sont plus proches l'une e l'autre que les énergies strictement instinctuelles des deux pulsions. Cependant elles peuvent conserver certaines propriétés des dernières. Des considérations théoriques aussi bien que cliniques permettent d'affirmer qu'il y a des gradations dans la neutralisation de ces énergies, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas toutes neutres ou indifférentes au même degré.

Nous devons les distinguer selon qu'elles sont plus ou moins proches de l'énergie pulsionnelle, ce qui signifie selon qu'elles gardent ou non, et dans quelle mesure, des caractéristiques de sexualité (objectales-libidinales ou narcissiques) ou d'agressivité (dirigées vers l'objet ou vers le soi). (Freud envisage la possibilité que, dans le processus de sublimation, la libido objectale soit d'abord transformée en libido narcissique, afin d'être alors dirigée vers de nouveaux buts.

Un aspect de cette hypothèse est que la sublimation intervient par l'intermédiaire du Moi, ce que je viens de mentionner. Mais il y a aussi une autre implication que je n'ai pas l'intention cependant de discuter ici.

La capacité de neutralisation du Moi

Etre capable de neutraliser des quantités considérables d'énergie instinctuelle peut fort bien être une indication de force du Moi. Je veux aussi mentionner enfin le fait bien établi du point de vue clinique que la capacité de neutralisation du Moi dépend en partie du degré d'un investissement plus instinctuel porté sur le soi.

Le degré de neutralisation est aussi un autre point que nous devons considérer - en plus de ceux mentionnés précédemment - si nous voulons décrire de façon adéquate la transition de l'état « narcissique » du Moi à son fonctionnement ultérieur plus en accord avec la réalité. De plus, la relative proximité des énergies du Moi et des pulsions peut aussi devenir un facteur décisif en pathologie.

Pour prendre à nouveau un exemple dans le domaine du « narcissisme » : il est d'une importance primordiale, pour notre compréhension des diverses formes de « retrait de la libido de la réalité », à propos de leurs effets sur les fonctions du Moi, de voir clairement si la partie des investissements du soi qui en résultent localisée dans le Moi est encore proche de la sexualité ou a subi un processus radical de neutralisation.

Il est peu probable qu'un accroissement dans l'investissement neutralisé du Moi cause des phénomènes pathologiques; mais le fait qu'il soit submergé par une énergie instinctuelle insuffisamment neutralisée peut avoir cet effet (dans certaines conditions).A ce moment-là, la capacité de neutralisation du Moi devient importante, et, dans les cas de développement pathologique, le degré d'interférence avec cette capacité comme conséquence de la régression du Moi.

Ce que je viens de dire à propos de l'influence de la neutralisation sur l'issue du retrait de la libido est également vrai lorsque les investissements non pas libidinaux mais agressifs sont détournés des objets vers le soi et en partie vers le Moi.

Dans le cas où l'agressivité est retournée, nous aurons naturellement toujours à considérer aussi la tendance du Surmoi à utiliser certaines gradations d'énergie agressive. Je choisis au hasard, parmi bien d'autres, ces exemples du rôle de la neutralisation dans le fonctionnement du Moi. J'en étudierai un autre plus en détail bientôt.

A la question de savoir si toute l'énergie à la disposition du Moi a pour origine les pulsions instinctuelles, je ne suis pas prêt à répondre. Freud pense que « presque toute l'énergie » active dans le système psychique vient des pulsions, montrant ainsi la possibilité qu'une partie ait une origine différente. Mais quelles autres sources d'énergie mentale peut-il y avoir?

Plusieurs réponses possibles viennent à l'esprit, mais il est évidemment difficile de décider de cette question au stade actuel de nos connaissances. Il peut se faire qu'une partie ait son origine dans ce que j'ai décrit précédemment comme le Moi autonome. Cependant, toutes ces questions se rapportant à l'origine première de l'énergie mentale ramènent en fin de compte à la physiologie, de même naturellement dans le cas de l'énergie instinctuelle, et notre connaissance des faits et nos outils conceptuels font qu'il est aussi difficile de donner avec certitude une réponse positive qu'une réponse négative à la question de sources possibles non instinctuelles.

Le processus continuel de transformation de l’énergie

Nous revenons au Moi. Sans considérer si son aspect énergétique a totalement ou en partie seulement son origine dans les pulsions instinctuelles, nous présumons qu'une fois qu'il est formé il dispose d'une énergie psychique indépendante, ce qui ne fait que décrire en d'autres termes le caractère du Moi en tant que système psychique particulier.

Ceci ne signifie pas qu'à un moment donné le processus de transformation d'énergie instinctuelle en énergie neutralisée prend fin ; c'est un processus continuel. L'énergie du Moi est disponible pour la grande variété des fonctions du Moi que j'ai mentionnées précédemment.

A ce propos, je veux ajouter que beaucoup de tendances du Moi qui expriment ces fonctions sont dirigées vers les objets, c'est-à-dire ne sont pas narcissiques en ce sens qu'elles prennent le soi comme objet; de même qu'elles ne sont pas toutes narcissiques dans le sens qu'elles travaillent seulement avec les différentes gradations de cette forme spéciale d'énergie psychique.

En parlant des nuances variées de la désexualisation ou de la désagressivisation, il faut envisager deux aspects différents. L'un peut se rapporter aux différents modes ou conditions d'énergie, et cet aspect énergétique de la neutralisation peut coïncider en partie avec le remplacement du processus primaire par le processus secondaire, ce qui permet un nombre indéterminé de stades de transition.

Nous considérons habituellement le processus secondaire comme une caractéristique spécifique du Moi, mais ceci n exclut pas l'emploi par le Moi du processus primaire, ni l'existence, dans le Moi, de différences dans le degré auquel les énergies sont liées.

Le second angle sous lequel nous devons considérer ces nuances de neutralisation est le degré auquel certaines autres caractéristiques des pulsions (par exemple leur direction, leur but) peuvent encore être manifestes (neutralisation quant aux buts). Mais je n'use plus de ce terme aujourd'hui.


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