La psychologie du Moi
(Heinz Hartmann)
(2ème partie)
L'origine des mécanismes de défense
Il y a de nombreux points concernant l'origine des mécanismes de défense que nous ne sommes pas encore parvenus à comprendre. Certains éléments, selon Freud, peuvent être hérités; mais, naturellement, il ne considère pas l'hérédité comme le seul facteur important pour leur choix ou pour leur développement.
Il semble raisonnable de présumer que ces mécanismes ne prennent pas naissance comme des défenses, au sens où nous employons ce terme, une fois que le Moi a évolué comme système définissable. Ils peuvent prendre naissance dans d'autres domaines et dans certains cas ces processus primitifs peuvent avoir servi des fonctions différentes avant d'être utilisés secondairement pour ce que nous appelons spécifiquement défense en analyse.
Le problème est de retrouver les liens (connexions) génétiques entre ces fonctions primordiales et les mécanismes de défense du Moi. Certains d'entre eux peuvent avoir pour modèle certaines formes du comportement instinctuel l'introjection, pour ne vous donner qu'un exemple, existe probablement en tant que forme de gratification de l'instinct avant d'être utilisée comme défense.
Nous penserons aussi à la manière dont le Moi peut utiliser, comme défense, des caractéristiques des processus primaires, comme dans le déplacement. Mais ni le premier ni le second cas ne couvrent tous les mécanismes de défense. D'autres peuvent être modelés d'après certains stades préliminaires autonomes des fonctions du Moi et d'après des processus caractéristiques du système Moi (ego apparatus).
Par exemple, je pense au fait que ceux-ci, alors qu'à la longue ils garantissent à l'enfant des formes de gratification plus fortement différenciées et plus sûres, ont souvent aussi un aspect nettement inhibitoire dans la mesure où la décharge de l'énergie instinctuelle est en jeu. Nous pouvons relier ceci à ce qu'Anna Freud a appelé l'opposition primaire du Moi contre les pulsions et cela peut être une base génétique d'actions défensives ultérieures contre elles.
Puis-je suggérer un autre exemple? Freud a établi un parallèle entre le mécanisme de l'isolation et le processus normal de l'attention; du point de vue que je souligne ici, nous nous intéresserons à la question de savoir si un lien génétique - pas nécessairement direct ou simple - existe entre le développement souvent précoce de certaines fonctions du Moi dans la névrose obsessionnelle, et le choix du mécanisme de défense qui en est caractéristique.
D'autre part, Freud a souvent signalé l'analogie entre les actions de défense contre les pulsions et les moyens par lesquels le Moi évite le danger extérieur, c'est-à-dire la fuite et le combat, point sur lequel on reviendra plus loin. Ici je veux souligner qu'il semble réellement suggestif de considérer des processus très primitifs dans le domaine autonome comme précurseurs de la défense ultérieure contre l'intérieur aussi bien que contre l'extérieur. Certains aspects de ce qui peut être des étapes de transition sont bien connus dans la psychologie de l'enfant, comme la fermeture des paupières à la lumière que nous trouvons chez les nouveau-nés; des réactions de fuite nettes, n'ayant plus seulement un caractère diffus, à l'âge de quatre mois; et autres phénomènes de cet ordre ultérieurs et plus spécifiques.
Ces réactions nous apparaissent comme les modèles de la défense ultérieure. De même, à ce sujet, je veux signaler ce qu'a établi Freud concernant ce qu'il appelle une barrière protectrice contre les stimuli, dans sa relation possible avec le développement ultérieur du Moi. Glover a raison en déclarant que, à proprement parler, nous ne pouvons pas réduire le concept d'un mécanisme à des éléments plus simples.
Cependant il continue: «Nous devons supposer certaines tendances innées, transmises à travers le Ça, qui conduisent au développement des mécanismes. » Là aussi je suis d'accord, comme c'est impliqué dans ce que j'ai dit précédemment. Mais je voudrais attirer votre attention non seulement sur ces « tendances innées transmises à travers le Ça », mais aussi sur l'importance au moins égale de ces tendances qui ne prennent pas naissance dans le Ça mais dans les stades préliminaires autonomes de la formation du Moi.
Cela peut fort bien être que les façons dont les enfants réagissent aux stimuli - ainsi que ces fonctions de retarder, de reculer la décharge mentionnées auparavant - sont encore utilisées par le Moi d'une manière active. Cet emploi actif dans ses propres buts des formes premières de réaction, nous le considérons, vous le savez, comme une caractéristique assez générale du Moi développé.
Cette hypothèse d'une corrélation génétique entre les différences individuelles dans des facteurs primaires de ce genre et les mécanismes de défense ultérieurs (en dehors de ces corrélations qui existent, selon nous, des mécanismes de défense avec d'autres facteurs de développement, avec la nature des pulsions en jeu, avec la situation de danger, etc.) est faite avec l'intention de provoquer une recherche plus approfondie par les analystes qui ont les possibilités d'entreprendre des études de développement longitudinal avec des enfants - je pense que cela devrait être accessible à la vérification ou à la réfutation directe.
Le problème du narcissisme
En nous tournant maintenant vers les questions d'investissement du Moi, le deuxième point que j'ai retenu pour la présentation d'aujourd'hui, nous nous trouvons en face d'un problème à multiples faces et toujours embarrassant, celui du narcissisme. De nombreux analystes ne trouvent guère facile de définir la place que tient le concept de narcissisme dans la théorie analytique actuelle.
Ceci, je pense, est dû essentiellement au fait que ce concept n'a pas été redéfini explicitement dans les termes de la psychologie structurale ultérieure de Freud. Quant à mes commentaires dans ce contexte, j'éprouve le besoin de m'excuser pour la manière particulièrement schématique dont je présenterai ce problème particulièrement important de la théorie analytique: Je limiterai mes remarques seulement aux points qui sont essentiels si nous voulons éviter les incompréhensions possibles de ce que je veux dire sur l'investissement du Moi. Je ne discuterai pas aujourd'hui la reformulation de nombreux aspects du narcissisme que nous trouvons dans une série d'articles d'études de Federn parce que, au cours de ses études, Federn en est arrivé à modifier le concept du Moi d'une manière qui, quant à moi, ne me semble pas du tout convaincante.
Il me semble préférable d'intégrer les premières formulations de Freud sur le narcissisme dans ses considérations ultérieures sur la structure mentale, plutôt que de changer un des aspects principaux de cette dernière.
Nous parlons d'un type narcissique de personnalité, de choix d'objet narcissique, d'une attitude narcissique vis-à-vis de la réalité, du narcissisme en tant que problème topographique, etc. Les aspects de topographie et d'investissement sont ceux qui sont fondamentaux en théorie analytique.
Dans son article Pour introduire le narcissisme, parlant de la relation du narcissisme à l'auto-érotisme, Freud dit que, alors que l'auto-érotisme est primaire, le Moi doit se développer; il n'existe pas au départ, et par conséquent quelque chose doit être ajouté à l'auto-érotisme - une sorte de nouvelle opération dans l'esprit - afin que le narcissisme puisse prendre naissance.
Peu après, il a déclaré que «le narcissisme est la condition originelle universelle, d'après laquelle l'amour objectal se développe ultérieurement », pendant que, même alors, «la plus grande quantité de libido peut encore rester dans le Moi ».
Au moment où Freud a écrit son article Pour introduire le narcissisme, seules les grandes lignes de la psychologie structurale étaient devenues visibles. Dans la décade suivante, pendant laquelle ont été établis les principes de la psychologie du Moi, nous trouvons une variété de formulations que je ne peux malheureusement pas citer en détail ici.
Dans certaines, il se réfère encore au Moi comme le réservoir originel de la libido, mais dans Le Moi et le Ça Freud explique très clairement que ce n'était pas le Moi mais le Ça qu'il avait à l'esprit lorsqu'il parlait de son « réservoir originel » ; la libido s'ajoutant au Ça par identification était qualifiée de « narcissisme secondaire ».
L'équivalence du narcissisme et de l'investissement libidinal du Moi était et est encore largement utilisée en littérature psychanalytique, mais dans certains passages Freud en parle comme de l'investissement de sa propre personne, du corps ou du soi (self). En analyse, une distinction claire entre les termes Moi, soi et personnalité n'est pas toujours faite.
Mais une différenciation de ces concepts paraît essentielle si nous essayons d'étudier avec attention les problèmes en jeu à la lumière de la psychologie structurale de Freud. Mais en fait, en employant le terme de narcissisme, on semble réunir en un seul deux ensembles différents d'éléments opposés. L'un se réfère au soi (sa propre personne) en opposition à l'objet, le second au Moi (en tant que système psychique) en opposition à d'autres substructures de la personnalité.
Cependant l'opposé de l'investissement objecta n'est pas l'investissement du Moi, mais l'investissement de sa propre personne, c'est-à-dire l'investissement du soi; en parlant d'investissement du soi, nous n'impliquons pas que cet investissement est situé dans le Ça, dans le Moi ou dans le Surmoi.
Cette formulation prend en considération le fait que nous trouvons en réalité le « narcissisme » dans ces trois systèmes psychiques. Mais dans tous ces cas, il y a opposition à l'investissement objectal (et réciprocité avec lui). Ce sera par conséquent un éclaircissement si nous définissons le narcissisme comme l'investissement libidinal non pas du Moi, mais du soi (the self».
(Il peut aussi être utile d'appliquer le terme représentation de soi (self-representation) en opposition à représentation des objets.) Souvent, en parlant de libido du Moi, ce que nous voulons dire n'est pas que cette forme d'énergie investit le Moi, mais qu'elle investit sa propre personne plutôt qu'une représentation objectal.
De même, dans bien des cas où nous avons l'habitude de dire «la libido a été retirée dans le Moi » ou «l'investissement de l'objet a été remplacé par l'investissement du Moi », ce que nous devrions dire en fait est « retrait sur le soi» (sel» dans le premier cas et soit « par amour de soi», soit « par une forme neutralisée d'investissement du Soi » dans le second cas.
Si nous voulons préciser le rôle important, en théorie et en pratique, de la localisation de l'investissement du soi dans le système du Moi, je préférerais ne pas parler seulement de « narcissisme » mais d'un investissement narcissique du Moi.