La psychologie du Moi
(Heinz Hartmann)
(1ère partie)
Il est à noter que si les tenants de la psychologie du Moi ont vu se répandre leurs théories aux Etats-Unis, cest cependant en Europe, tout de suite avant la guerre, que ce mouvement débuta. Lémigration aux Etats-Unis d'un certain nombre danalystes européens a amené l'implantation de cette doctrine sur le nouveau continent.
Ses initiateurs ont été Heinz Hartmann, Rudolf Loewenstein et Ernst Kris, auxquels il convient d'ajouter David Rapaport et le psychanalyste britannique Willy Hoffer. Le groupe britannique d'Anna Freud a été, dans son ensemble, influencé par la psychologie du Moi. Citons encore la psychanalyste hollandaise Lampl de Groot.
La psychologie du Moi donne une place toute particulière aux mécanismes de défense et, d'une façon plus globale, à la résistance. La technique qui va en résulter consiste en l'analyse préalable des résistances par rapport à l'analyse des contenus.
D'une façon quelque peu aberrante, ce privilège donné à l'analyse des résistances a conduit les ennemis de la psychologie du Moi, tel Lacan, à refuser de pratiquer l'analyse des résistances, voire à en condamner l'usage, alors que la psychanalyse freudienne la plus classique ne saurait se passer de l'analyse des défenses du Moi qu'elle manie de pair avec l'analyse de contenu.
En fait, l'évolution de la pathologie, le nombre des patients atteints de troubles de caractère, aboutissent à faire d'une analyse qui exclurait l'interprétation des résistances une technique relevant de la magie ! L'un des problèmes que nous avons déjà cités au sujet de la psychologie du Moi est l'accent qu'elle met sur l'existence d'une sphère aconflictuelle et autonome du Moi qui serait donc totalement coupée des pulsions.
Cette vue n est pas sans évoquer le désir permanent de la psychanalyse de se «débarrasser du fardeau de la sexualité infantile». Nous présentons ci-dessous de larges extraits d'un article de Heinz Hartmann, «Commentaires sur la théorie psychanalytique du Moi» (1950).
Une approche du développement du Moi a été quelque peu négligée en théorie psychanalytique, bien qu'elle puisse contenir une promesse d'intégration plus cohérente des constatations et hypothèses analytiques avec les données de l'observation directe.
Certains aspects du premier développement du Moi apparaissent sous un éclairage différent si nous nous familiarisons avec la pensée que le Moi peut être plus - et très probablement est plus - qu'un sous-produit développé de l'influence de la réalité sur les pulsions instinctuelles; qu'il a une origine partiellement indépendante, en dehors de ces influences formatives que, naturellement, aucun analyste ne voudrait sous-estimer; et que nous pouvons parler d'un facteur autonome dans le développement du Moi de la même manière que nous considérons les pulsions instinctuelles comme des agents autonomes de développement.
Naturellement, ceci ne veut pas dire que le Moi en tant que système psychique déterminé est inné; cela souligne plutôt le fait que le développement de ce système peut être suivi à la trace, non seulement jusqu'à l'impact de la réalité et des pulsions instinctuelles, mais aussi jusqu'à l'ensemble des facteurs qui ne peuvent être identifiés ni à l'un ni aux autres.
Cette affirmation implique aussi que les facteurs de développement mental présents à la naissance ne peuvent pas tous être considérés comme faisant partie du Ça - ce qui est en fait inclus dans ce que j'ai dit ailleurs en introduisant le concept d'une phase indifférenciée.
Ce qui, dans l'histoire de la théorie psychanalytique, a milité pendant longtemps contre l'acceptation de cette position est, par-dessus tout, le fait que nous étions trop habitués à penser selon les termes suivants: « le Ça étant plus ancien que le Moi ». La dernière hypothèse a aussi un aspect qui se réfère à la phylogenèse.
Cependant, j'aimerais suggérer que nous essayions de la reformuler même au point de vue de cette implication. Je dirais plutôt que le Moi et le Ça se sont tous deux développés, en tant que produits de différenciation, à partir de la matrice de l'instinct animal.
A partir de là, par différenciation, non seulement «l'organe » spécial d'adaptation de l'homme, le Moi, s'est développé, mais aussi le Ça; et l'éloignement de la réalité, si caractéristique du Ça de l'humain, est le résultat de cette différenciation, mais nullement une continuation directe de ce que nous connaissons des instincts des animaux inférieurs.
Quant à l'aspect ontogénique, plus important pour les problèmes étudiés ici, il ne fait aucun doute, bien qu'on ne l'ait pas compris en général, que Freud est arrivé à développer sa théorie dans une direction qui modifie sa position antérieure au moins dans un aspect essentiel.
Je cite, d'après Analyse terminée et analyse interminable qui peut s'avérer comme celui de ses derniers articles allant le plus loin: « Nous n'avons aucune raison de contester lexistence et l'importance des variations du Moi primaires et congénitales » ; et: « Lorsque nous parlons « d'héritage archaïque », nous pensons généralement seulement au Ça et apparemment nous présumons qu'un Moi n'était pas existant au commencement de la vie d'un individu.
Mais nous ne devons pas négliger le fait que le Ça et le Moi étaient un, originellement, et cela n'implique pas une surestimation mystique de l'hérédité de penser qu'il est vraisemblable que, même avant que le Moi existe, ses lignes futures de développement, ses tendances et ses réactions sont déjà déterminées. »
Le problème de la maturation
Nous en venons à voir le développement du Moi comme le résultat de trois ensembles de facteurs : les caractéristiques héréditaires du Moi (et leur interaction), les influences des pulsions instinctuelles et les influences de la réalité extérieure. Du développement et de la croissance des caractéristiques autonomes du Moi, nous pouvons supposer qu'ils surviennent comme un résultat de l'expérience (learning), mais partiellement aussi de la maturation - parallèle à la supposition plus familière en analyse que les processus de maturation interviennent dans le développement des pulsions sexuelles par exemple, dans la succession des organisations libidinales), et aussi d'une manière quelque peu différente dans le développement de l'agressivité.
Garder présent à l'esprit le rôle de la maturation dans le développement du Moi peut aussi nous aider à éviter un écueil de la reconstruction de la vie mentale dans la petite enfance, savoir l'interprétation des premiers processus psychiques dans les termes de mécanismes connus d'après des stades de maturation bien ultérieurs.
Le problème de la maturation a un aspect physiologique. En parlant de cet aspect, nous pouvons nous référer à la croissance de ce que nous supposons être la base physiologique de ces fonctions que nous appelons le Moi, en les considérant sous l'angle de la psychologie; ou nous pouvons nous référer à la croissance de tel système qui un jour ou l'autre en vient à être spécifiquement utilisé par le Moi (par exemple, le système moteur employé par l'action).
Cependant, le rôle de ces systèmes pour le Moi n'est pas limité à leur fonction en tant qu'outils que le Moi trouve à sa disposition à un moment donné. Nous devons présumer que des différences dans le rythme (timing) ou l'intensité de leur croissance entrent dans la description du développement du Moi comme une variable partiellement indépendante, Par exemple, le moment de l'apparition du geste de saisir (grasping), de la marche, ou l'aspect moteur du langage.
Il ne semble pas non plus improbable que l'équipement moteur congénital soit parmi les facteurs qui, dès la naissance, tendent à modifier certaines attitudes du Moi en cours de développement. La présence de tels facteurs dans tous les aspects du comportement de l'enfant fait d'eux également un élément essentiel dans le développement de son expérience de soi.
Nous pouvons présumer que dès les premiers stades les expériences correspondantes sont préservées dans son système de traces mnésiques. Nous avons aussi des raisons de penser que la reproduction des données de l'environnement est généralement mêlée aux éléments de cette sorte et formée par eux, par exemple la reproduction des expériences motrices.
Le Moi corporel et les pulsions
Freud a souligné maintes fois l'importance du Moi corporel dans le développement du Moi. Ceci spécifie, d'une part, l'influence de l'image corporelle, surtout sur la différenciation du soi et du monde objectal; mais cela désigne aussi le fait que les fonctions des organes qui établissent le contact avec le monde extérieur viennent graduellement sous le contrôle du Moi. La manière dont l'enfant apprend à connaître son propre corps et ses fonctions a été décrite comme un processus semblable à l'identification.
Cependant, il est douteux que ce processus, bien que conduisant à une intégration dans le Moi, soit en fait le même que celui auquel nous pensons lorsque, en analyse, nous nous référons à l'identification en tant que mécanisme spécifique.
Les facteurs autonomes du développement du Moi, tels qu'ils sont présentés ci-dessus, peuvent ou non rester dans la sphère non conflictuelle du Moi, au cours du développement. Quant à leur relation avec les pulsions - qui ne coïncide pas nécessairement avec leur relation avec un conflit - nous savons d'après l'expérience clinique qu'ils peuvent secondairement passer sous l'influence de ces pulsions, comme c'est le cas dans la sexualisation ou l'agressivisation (agressivization).
Pour vous donner seulement un exemple: dans l'analyse, nous observons comment la fonction de perception, qui a certainement un aspect autonome, peut être influencée - et fréquemment handicapée - en devenant l'expression de luttes oro-libidinales ou oro-agressives. Mais dans le contexte de la psychologie du développement, cette relation avec les pulsions a une importance plus universelle.
Dans les tout premiers stades du développement, la dépendance, disons, à nouveau, de la perception des situations de « besoin » - et des pulsions instinctuelles que ces besoins représentent - est tout à fait évidente. A ces stades alors, il est clair que la perception, d'une façon générale, doit être décrite non seulement dans son aspect autonome mais aussi en fonction des façons dont elle est utilisée par les tendances sexuelles et agressives.
Cependant, la fonction de réalité du Moi évolue graduellement précisément en se libérant de l'emprise de ces tendances instinctuelles. Ainsi, ce que nous appelons ultérieurement sexualisation (ou agressivisation) peut aussi être un problème de régression.
Cette parenthèse était nécessaire afin de rendre tout à fait clair le fait que les noyaux autonomes, alors qu'on peut leur retrouver une origine indépendante, ont une interaction constante avec les vicissitudes des pulsions.
Les facteurs autonomes et la défense du Moi
Il peut aussi advenir que les facteurs autonomes soient impliqués dans la défense du Moi contre les tendances instinctuelles, contre la réalité et contre le Surmoi. Jusqu'à présent, en analyse, nous avons eu principalement affaire à l'intervention du conflit dans leur développement.
Mais il est intéressant au plus haut degré, non seulement pour la psychologie du développement, mais aussi pour la clinique d'étudier aussi l'influence inverse, c'est-à-dire les influences que l'intelligence d'un enfant, son équipement perceptuel et moteur, ses dons particuliers et le développement de tous ces facteurs ont sur le moment (timing), l'intensité et le mode d'expression de ces conflits.
Nous en savons infiniment plus, d'une manière systématique, sur l'autre aspect, le développement du Moi en conséquence de ses conflits avec les pulsions instinctuelles et avec la réalité. J'ai seulement à vous rappeler la contribution classique d'A. Freud dans ce domaine. Ici je veux seulement atteindre un aspect de ce problème complexe.
A travers ce que l'on pourrait appeler un « changement de fonction », ce qui a commencé dans une situation de conflit peut secondairement devenir une partie de la sphère non conflictuelle. De nombreux buts, attitudes, intérêts, structures du Moi ont une origine. Ce qui s'est développé comme un moyen de défense contre une pulsion instinctuelle peut se transformer en une fonction plus ou moins indépendante et plus ou moins structurée.
Cela peut arriver à servir des fonctions différentes, telles l'adaptation, l'organisation et ainsi de suite. Pour vous donner un exemple: toute formation de caractère réactionnel, prenant naissance dans la défense contre les pulsions, dominera graduellement tout un ensemble d'autres fonctions dans le cadre du Moi.
Parce que nous savons que les résultats de ce développement peuvent être plutôt stables, ou même irréversibles dans la plupart des conditions normales, nous pouvons appeler autonomes de telles fonctions, quoique d'une façon secondaire (en opposition à l'autonomie primaire du Moi dont j'ai parlé précédemment).
Il devrait à peine être nécessaire de dire que le fait de souligner ici, comme je le ferai dans des passages ultérieurs, les aspects indépendants des fonctions du Moi n'implique pas la moindre sous-estimation d'autres aspects, connus antérieurement et plus systématiquement étudiés en analyse.
Sans aucun doute, si cette présentation avait pour but de vous donner un tableau complet du Moi, dans lequel l'espace alloué à chaque chapitre serait proportionné à son importance, la structure de mon article devrait en vérité être tout à fait différente. Cependant, je peux vous rappeler mon avertissement du début, c'est-à-dire que je veux vous faire connaître seulement certains aspects de la théorie du Moi plutôt que son système.