Le rêve éveillé
(Robert Desoille)
(2ème partie)
Une séance de solitude
La dix-septième séance est une séance de solitude. On y remarquera combien le transfert positif qu'Alice fait sur moi est encore vivant. Elle me voit sous la forme d'un triangle, c'est-à-dire du Père et plus généralement de l'Homme, le triangle rappelant le pénis et les testicules. Alice prend conscience du détachement affectif qu'elle doit réaliser. La dix-neuvième séance nous offre des représentations tout à fait neuves.
A côté du mouvement dextrogyre qui recouvre un symbolisme très général que, pour cette raison, j'analyserai à part, Alice a sa première image mystique: elle se voit, sous un flot de lumière, irradiant elle-même de la lumière par ses mains étendues. La qualité des sentiments exprimés fait de cette image plus qu'une réminiscence littéraire.
C'est le symbole du Moi prenant conscience des aspirations de ce qu'avec C.G. Jung nous pouvons appeler «le centre inconnu et tant recherché de la personnalité, ce point indéfinissable où se réconcilient les antinomies... l'expression du dynamisme psychique total ».
C'est encore, si l'on veut, l'image d'une soumission du Moi au soi en vue d'une harmonisation totale avec le réel: la lumière venant d'en haut, et inondant Alice, ce sont les élans désintéressés du soi, la lumière irradiée par les mains c'est la compréhension des autres et l'élan de sympathie à leur égard.
A partir de cette séance, Alice fera un effort joyeux pour faire passer ce modèle d'action dans le domaine de la réalité et son comportement vis-à-vis de son entourage subit de très heureuses transformations comme nous avons pu le constater.
Alice reconstruit toute une éthique
Les séances suivantes comportent surtout des mises au point. Au cours de la vingtième, Alice vit avec intensité un état de lucidité qui lui fait prendre conscience de certaines vérités: « Ce que je reproche aux autres, c'est précisément ce que jai le plus à me reprocher » ; la différence entre l'euphorie du rêve éveillé, de qualité toujours douteuse, et la sérénité, etc. Ces séances seront consacrées à renforcer cet élan vers la vie sans lequel rien ne peut être entrepris et de l'intensité duquel dépend, pour une grande part, toute guérison.
Alice reconstruit ainsi toute une éthique qui remplacera le moralisme rigide de son Surmoi; elle acceptera ses déficiences, non plus comme les symptômes de sa maladie devant lesquels elle restait irresponsable et impuissante, mais comme des obstacles à vaincre par la patience et une plus grande connaissance de soi-même.
Alice fait l'expérience du résultat que l'on peut atteindre dans la pratique en faisant appel aux ressources intérieures qu'elle s'est découvertes : « deux colères prêtes à éclater sont tombées net», le tumulte intérieur s'est apaisé soudain à la seule réminiscence de ses séances. Nous entrevoyons ainsi une loi psychologique sur laquelle je reviendrai longuement. Le rêve éveillé apparaît, en effet, comme répondant à une fonction psychologique, analogue à celle que remplit le rêve ordinaire, qui est de trouver les meilleures solutions aux problèmes de la vie.
Au cours de la vingtième séance, Alice dit : « J'ai l'impression que je vais grandir comme si j'avais le droit de m'incorporer à quelque chose de plus grand. » On ne peut mieux exprimer le sentiment de l'élargissement du Moi conscient par tous les apports de l'inconscient collectif qui sont assimilés peu à peu. Ce sentiment prépare la voie à un autre sentiment: l'espérance qui est un des aspects de cet élan vital, essentiel à la guérison, dont la foi est aussi un aspect.
Mais, comme chaque fois que l'individu pressent la possibilité d'un progrès, apparaît, sous une forme atténuée, le Gardien du Seuil derrière ces paroles d'Alice « ... Si l'être a des ailes, il peut voler, s'il a du plomb, il tombe dans le gouffre. J'ai peur; il me semble que j'ai des semelles de plomb ».
Alice triomphe, une fois de plus, mais la même hésitation apparaît dans la séance suivante lorsque, au lieu de maintenir son effort d'ascension, elle établit une sorte de bilan moral et qu'il lui faut vaincre encore un pessimisme prêt à se réveiller.
«Où sera ma joie ? »
Dans cette vingt-troisième séance, Alice a le sentiment d'une « volonté supérieure » et la vision d'une pyramide de cristal de roche enfermant un centre de lumière dans lequel tout le vieil être se consume. Alice prononce le mot d'anéantissement, en réalité c'est transformation qu'il faut comprendre.
Cette vision peut être prise comme image type de ce que C.G. Jung a appelé le « processus d'individuation » à la suite duquel tout ce qui, dans linconscient, tend à devenir ou à rester un complexe autonome, rentre dans l'unité psychique en devenant conscient, ne fût-ce que momentanément, au cours d'une séance comme celle-ci.
Je reviendrai longuement sur ce point capital; pour l'instant, il me suffira de noter qu'à ce même moment, Alice a le sentiment profond de savoir exactement où elle en est et de pouvoir faire le point, non plus en dressant un bilan plus ou moins pessimiste, mais en classant de nouvelles valeurs spirituelles et en appréciant ses propres forces à leur véritable valeur.
Mais la synthèse est encore inachevée car Alice se voit étranglée et emportée par une femme, symbole de toutes les impulsions autodestructrices qui sommeillent encore en elle; elle réagit activement à cette vision et en éprouve une confiance accrue.
La vingt-quatrième séance fait encore apparaître des difficultés analogues à celle que je viens de rappeler. Cette fois c'est l'image morte d'un « âtre noir » se substituant à une vision de lumière. Alice nous explique elle-même ce que cela signifie: la simple réminiscence des représentations visuelles que le sujet peut avoir sont sans valeur; elles ne prennent de la valeur qu'en fonction du sentiment vécu qui les anime.
Nous voyons, à la même époque, Alice gagner une confiance et un respect tels qu'ils lui donnent l'autorité nécessaire pour dénouer uns situation extrêmement délicate, ce qui montre, à qui en douterait encore, que ces séances de rêve éveillé n'ont rien de commun avec de vaines rêveries.
Et, cependant, Alice demande encore à la vingt-cinquième séance « où sera ma joie? » répondant d'ailleurs elle-même à cette question. Les vieilles habitudes ne sont pas abandonnées si facilement! Alice, au cours de cette même séance, considère un nouvel aspect d'elle-même, son manque de nuance, inhérent au refus de sa féminité.
Dans la vingt-sixième séance, apparaît une figure curieuse, symbole bisexué sous les apparences du triangle et de la Vierge confondus. Et, maintenant, ce n'est plus Alice qui rayonne de la lumière, mais la Vierge qui est le modèle de ce qu'Alice veut devenir. La dangereuse identification à l'image de l'inconscient collectif est ainsi évitée.