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Le rêve éveillé

(Robert Desoille)

(1ère partie)

Nous présentons dans cette dernière partie un ensemble de mouvements qui se situent à la périphérie de la psychanalyse. Influencés par elle, ils s'en écartent pour la plupart très sensiblement, allant même dans certains cas, et sans que cela soit toujours délibéré, à l'encontre de ses visées.

Dans ce premier chapitre, nous présentons un extrait du livre de Robert Desoille, Le Rêve éveillé en psychothérapie (1945). C'est à partir de l’œuvre de Jung que Desoille a créé une forme particulière de psychothérapie qui consiste à inviter le patient à fantasmer sur des thèmes qui lui sont proposés et qui sont en général axés sur l'ascension, l’élévation. On verra clairement apparaître des évocations liées à«l'inconscient collectif» et à la mystique. L'influence de Jung a beaucoup diminué chez les tenants actuels de cette technique.

Il est à noter que les psychanalystes freudiens ne nieront jamais les effets éventuellement curatifs de cette forme de thérapie comme de la plupart des thérapies dont il sera question dans le chapitre suivant, dans la mesure où elles induisent toutes des effets de transfert et constituent toutes, à des degrés divers, des gratifications narcissiques pour le sujet qui est enfin entendu ou réconforté.

Alice est une femme de quarante-quatre ans, mère de quatre enfants. Elle appartient à un milieu très aisé. Sans être une «intellectuelle », elle est cultivée et de goûts raffinés. Très énergique, d'une sincérité et d'une loyauté parfaites, elle doit avant tout sa guérison à ces qualités.

Elle a perdu sa mère de bonne heure et a été élevée très sévèrement par son père et la mère de celui-ci. D'après les renseignements qu'elle me donne elle-même, elle aurait très mal accepté sa féminité ce qui serait l'origine de ses troubles de caractère. Ceux-ci se traduisent par une agressivité et un besoin de domination insupportables. Elle a fait deux tentatives de suicide.

Une cure particulièrement difficile

Alice pense qu'une psychanalyse, qui a duré longtemps, l'a beaucoup améliorée; c'est aussi l'opinion de son mari. Cette opinion n'est pas unanimement partagée par le reste de son entourage, à tort comme on le verra plus loin.

Lorsqu'elle vient me trouver, elle ne sait plus quoi faire; elle reste angoissée, inadaptée, n'ayant d'intérêt pour rien, souffrant de sentiments d'infériorité et de culpabilité intolérables par moments; elle a encore des idées de suicide.

J'accepte de la soigner avec le consentement de son psychanalyste. Un peu plus de vingt séances, espacées sur un an, suffiront à la transformer très profondément.

Après ce traitement, j'ai voulu savoir le rôle qu'il faut assigner dans cette cure à la psychanalyse, d'une part, et au rêve éveillé, d'autre part. J'ai donc demandé son avis au psychanalyste qui avait soigné Alice.

Alice souffrait, à l'origine, d'un sentiment de culpabilité qui faisait d'elle une véritable persécutée. Le psychanalyste résuma son intervention et la mienne par l'image suivante: « J'ai fait œuvre de chirurgien, me dit-il j'ai enlevé la tumeur et vous avez réadapté ma malade à la vie en jouant le rôle du médecin après l'opération. »

D'après les détails qu'a bien voulu me donner son médecin sur cette cure d'un cas particulièrement difficile, j'ai pu reconnaître, dans certaines images des premières séances d'Alice, les réminiscences et les rêves qui ont servi de matériaux à l'analyse. Ces images, souvenirs ou rêves, étaient suffisamment déchargées de leur affect pour ne plus être des obstacles à vaincre; c'est ce qui m'a permis d'atteindre assez vite les images de l'inconscient collectif sur lesquelles j'ai pu travailler.

Avec Alexandre, au contraire, les images de même nature, malgré la forme mythologique qu'elles prenaient déjà et le contact établi, par cela même, avec l'inconscient collectif; sont restées pour moi un obstacle invincible. Nous verrons que, dans certains cas au moins - celui d'Olga par exemple - il est possible de vaincre de pareils obstacles sans analyse grâce à l'abréaction que l'on arrive à provoquer.

1ère séance (7 juin 19..)

L'image de départ est celle d'une coupe qui se trouve en réalité dans la chambre d'Alice. Elle est vide et Alice la préfère ainsi « malgré qu'elle soit aussi très belle lorsqu'elle contient des roses ». Invitée à s'envoler vers des montagnes, Alice avoue que les montagnes lui inspirent de l'angoisse, mais qu'elle aime s'imaginer volant et que, étant enfant, elle se plaisait à ce jeu.

La montagne qui se présente est le souvenir d'un pic dont elle a fait l'ascension en groupe.

Elle refait cette ascension seule, sans effort, ce qui lui plaît par-dessus tout car elle déteste l'effort, dit-elle. Elle arrive sur un sommet rocheux et échange sa culotte cycliste contre une tunique blanche. Invitée à imaginer une piste en hélice dans le ciel, elle construit très bien cette image et gravit la piste. Le ciel est couvert, avec de la lumière filtrant entre les nuages. La piste est métallique ce qui lui donne l'impression d'un jouet. L'espace est éclairé par une lumière d'un blanc-gris. La piste se termine en forme de caducée.

L'image d'une auge de ferme où boivent des animaux apparaît. Interrogée sur la signification du caducée, Alice l'interprète comme « un dessèchement par la psychanalyse ». Interrogée sur ses croyances religieuses, elle dit être passée par des alternatives de foi et d'incrédulité hostile.

L'image d'ascension est reprise sous forme d'une « route de nuages ». Les teintes sont le rose et le bleu, avec une impression de printemps. Malgré la détente, le fait d'attendre provoque une légère angoisse. Cependant Alice arrive à fixer son attention sur cette impression de détente.

Des nuages gris couvrent le ciel en s'amoncelant au-dessus d'Alice. Priée de s'efforcer de traverser ces nuages, Alice n'y parvient pas. Elle voit de la neige sous ses pieds; puis une auge encore. Lorsque je lui demande de prendre de l'eau dans cette auge elle y trouve de la bouse de vache. Je lui suggère alors de chercher une fontaine qu'elle trouve; l'eau en est glaciale et roule comme du mercure dans la main; c'est vivant et agréable, dit-elle.

Alice se voit ensuite dans une cabane en planches; elle en sort à ma demande et se trouve dans les nuages. Interrogée sur ses impressions elle dit « ce n'est plus humain » ; elle voit le soleil au-dessous d'elle.

Alice monte dans l’air

Alice se voit elle-même, jeune, en robe claire, un bâton à la main. Elle aperçoit un pêcher rose avec des fleurs qui s'épanouissent, pour elle, sur sa route. Alice monte, sans souci, dans l'air; elle a les pieds nus et ne se sent pas marcher, elle glisse. Je prie Alice de revoir la coupe du début; celle-ci apparaît beaucoup plus grande et lui plaît moins, je la lui fais mettre de côté.

Alice se voit avec un manteau gris que je lui fais retirer. Elle se voit spontanément monter une échelle de bois. L'espace est plus clair qu'au départ. Alice voit le soleil à l'horizon; ce soleil est chaud, mais lui paraît un peu artificiel « comme s'il était brodé sur une aube de prêtre » ; elle retombe sur un glacier avec un sentiment presque angoissant de privation de chaleur. Elle voit alors une corde à nœuds qui descend dans un trou obscur. Alice pense que c'est l'effort d'ascension qui l'a fait retomber.

Je donne à Alice une nouvelle image: celle d'un jardin ensoleillé, à la française. Elle voit Versailles. Je prie Alice de chercher la réplique de ce jardin dans un plan supérieur en montant, sans effort, comme si elle flottait dans l'air. Elle arrive ainsi à une forme de château, « genre blanc d’œufs », qui est dans les nuages.

Il y a une pièce d'eau formant miroir; c'est une belle eau pure qu'elle boit et elle en baigne aussi son front. Alice aperçoit un chemin, «tracé dans l'irréel », qui conduit à un autre château très agréable Elle y sent de la vie, des êtres qu'elle ne voit pas tout de suite; ils apparaissent, bientôt, vêtus à la mode du temps de Louis XIV; puis elle voit Louvois habillé comme du temps de Louis XVI; il lui apparaît servile.

Priée de monter un peu plus, sans effort, Alice aperçoit des cyprès, un cimetière italien; c'est un souvenir heureux. C'est, dit-elle, un paysage éthéré, à l'abri de tout contact.

Alice est retombée

En réalité, Alice est « retombée ». Pour l'aider, je lui suggère de voir ma femme descendre d'en haut vers elle. Je vérifie que la représentation qu'Alice a de ma femme lui est agréable et je la prie de se laisser emmener par elle. Alice s'envole avec ma femme et s'étonne de pouvoir la suivre facilement. Toutes deux traversent des nuages en ligne droite.

Alice débouche ainsi en pleine lumière, mais cette lumière lui parait étouffante. Interrogée sur l'origine de cette impression, Alice dit que c'est un souvenir d'enfance, un souvenir d'épuisement. Elle se sent fatiguée, mais détendue. Je prie Alice d'imaginer que ma femme la soigne; celle-ci lui apparaît d'abord douce, mais Alice craint d'être battue et ma femme lui apparaît terrible. Ceci réveille le souvenir de sa nourrice et des terreurs de son enfance.

Alice n’arrive plus à voir ma femme sous une apparence bienveillante. Je la prie alors de s'armer une épée; mais celle-ci est lourde et difficile à manier. Je la fais jeter et Alice s'arme d'un poignard à la lame claire. Je prie Alice de s'en servir en traçant un cercle autour d'elle pour se protéger. Je puis alors faire apparaître, dans ce cercle, l'image de ma femme souriante et cordiale et je suggère à Alice de prier ma femme de la soigner. Ma femme accepte et «lui ouvre le cœur en souriant », elle regarde et dit à Alice « ce n'est rien ».

Une impression d’inconnu acceptée sans angoisse

Je prie Alice de monter un peu plus. Elle arrive avec ma femme dans un verger en lui donnant la main. Elles paraissent toutes les deux très jeunes. Alice a une impression de sécurité et se trouve moins fatiguée que précédemment.

Je prie encore Alice de monter. Elle arrive à une chapelle qui est une réminiscence et je la fais passer plus loin. Alice et ma femme arrivent ainsi dans un pré ensoleillé où elles s'allongent en regardant le ciel. Alice voit, dans ce ciel, un aigle noir sur un écusson; c'est l'aigle allemand d'autrefois; il laisse Alice indifférente.

Elle éprouve une impression de détente et de sérénité. Elle a une impression d'infini, d'inconnu accepté sans angoisse. «C'est de la ouate à perte de vue, dit-elle, c'est engourdissant et reposant, un apaisement des nerfs, un ouatage contre les heurts de la vie.»

Ma femme a disparu; Alice la rappelle et ma femme lui dit: «Il ne faut pas rester là, il faut continuer vers la vraie vie » et elle aperçoit une maison perdue dans les champs, à la sortie d'un tunnel.

La séance se termine sur cette dernière image; elle peut servir d'exemple de ce qu'est une première séance en général et c'est pourquoi je la publie in extenso. Toutes les images rencontrées appartiennent à l'inconscient personnel et pourraient être le point de départ d'une analyse classique.

On remarquera les images chaotiques du début ainsi que la difficulté qu'éprouve le sujet à se maintenir dans les hauteurs. Cependant, grâce à sa persévérance, Alice arrive à une certaine stabilité. La séance a, de ce fait, un effet sédatif nettement accusé par Alice, mais elle ne se leurre pas sur cette euphorie qui est encore une sorte de « retour au sein maternel » car ma femme qui, ici, est une image du soi (de toutes les possibilités de sublimation d'Alice), joue le rôle de Mentor et lui rappelle qu'il faut revenir au réel.

26e Séance (1er Août 19..)

Voici le résumé des principales images de cette séance. Après quelques images d'ascension qui ne présentent pas un intérêt particulier, Alice arrive « dans un plan de lumière faite d'une infinité de particules bleu et argent ». Elle repart de ce plan « dans un éclatement d'elle-même » et se voit monter sous la forme d'un «jet lumineux ayant l'apparence apaisante de l'eau, quoique ce ne soit pas de l'eau ».

Elle arrive ainsi à une vision de la Vierge et dit: «Il n'y a de vivant en elle que son buste; le reste n'évoque aucune forme humaine c'est un triangle qui envahit tout sauf le buste. Sa figure est admirable exprimant tout son amour de l'humanité. Elle m'apparaît accessible, mais comme appartenant à un plan infiniment supérieur. »

Ici, je pose une question très importante à Alice : je lui demande si cette image de la Vierge a une apparence protectrice. Alice répond: « Elle m'apparaît comme le but simple, humain, comme le summum de ce que je puis chercher à atteindre. » Comme je prie Alice de fixer son attention sur ce qu'elle vient d'exprimer, elle ajoute: «Il faut que je fasse place à mes possibilités avant de songer à donner aux autres. »

Alice se voit alors «inondée de la lumière qui émane de cette vierge et plus spécialement de ses mains » .3e la laisse contempler cette image jusqu'à ce que l'intensité de ses impressions diminue ; puis je prie Alice de poursuivre son ascension en se laissant « entraîner dans le sillage de cette vierge ».

Alice aperçoit alors trois sphères de cristal dont l'une est de proportions gigantesques et où je la fais pénétrer. Alice me dit: «Je deviens transparente et je m'intègre au cristal. » J'interroge Alice sur la signification de cette image qu'elle interprète comme le symbole de sentiments suffisamment purs pour qu'on puisse laisser tout le monde les deviner et elle ajoute: « Devant les autres j'ai d'abord l'impression de mes propres difficultés que j'essaie de leur dire. Puis, après ce sentiment d'indignité, je m'étonne que l'on ait tant de confiance en moi et c'est dans cette confiance même que je trouve une aide. »

Je prie alors Alice de se poser la question qu'elle me posait en me demandant lors de la précédente séance: « où sera ma joie? » Alice me répond: «C'est dans le don de moi-même. » Comme elle touche à cette joie dans le moment même, je lui conseille de s'y abandonner. La fin de la séance est occupée à considérer l'influence qu'Alice peut exercer sur ses enfants.

Le traitement terminé

Après cette séance, Alice part à la campagne ; je ne la reverrai que trois mois après. On peut considérer que son traitement s'arrête là; elle reviendra, cependant, en moyenne une fois par mois, mais ses séances ne seront plus qu'une réactivation de ses tendances sublimées et un moyen de contrôle.

Ses principales inhibitions, ses angoisses, ses idées de suicide, ont définitivement disparu et, si Alice garde, comme tout être humain, les défauts de son caractère, elle est armée, maintenant, pour les vaincre par un effort patient, sans contrainte excessive. La rigidité de son Surmoi s'est considérablement atténuée, sa spontanéité s'est développée et sa compréhension des autres lui a valu la confiance de la plupart des membres de son entourage. Il n'est plus permis de la considérer comme une malade.

Revenons maintenant en arrière et étudions le processus de cette guérison.

Le processus de la guérison

Nous avons vu que les quinze premières séances ont déjà eu pour effet de débarrasser Alice des plus pénibles de ses troubles tels que l'angoisse et les idées de suicide. Les dernières séances de cette première série font, déjà, apparaître, sous une forme symbolique, une reconstruction de la personnalité; mais l'idéal qu'Alice se fait ainsi d'elle-même est encore trop abstrait; il porte toujours la marque du Surmoi, et n'est qu'un écho très faible des aspirations profondes de l'inconscient collectif, du soi.

Dans les séances qui suivent, les images mythologiques, d'abord, puis celles que nous pouvons déjà ranger parmi les images mystiques, vont apparaître. Les tendances sublimées de l'être, du soi, vont s'affirmer de plus en plus à travers ces symboles qui pourront servir de modèle au Moi conscient pour une reconstruction du caractère.

Au début de la seizième séance, apparaît un symbole très général, appartenant à la mythologie. C'est, dans une forme poétique encore très voilée, le thème de la renaissance : Alice se voit sortir d'une énorme pivoine.

Au cours de cette même séance, j'ai encore à lutter contre les effets de suggestion négative de la psychanalyse: Alice est tentée de mettre sur le compte de sa maladie toutes les difficultés de l'existence, même les plus normales. Elle réagit énergiquement en ne se laissant plus troubler par l'idée « qu'elle est faite pour devenir folle ».

Elle atteint ainsi un paysage où tout est en or, comme dans un conte de fées; elle se voit elle-même sous l'aspect d'une feuille d'or tandis que ma femme lui apparaît sous les espèces d'une rose. C'est la première fois que la vision prend un caractère mythique et qu'Alice, par ces images impersonnelles, touche à son inconscient collectif.

Nous voyons aussitôt changer son point de vue sur les situations de sa vie courante. Des controverses qu'elle m'avait longuement exposées avant la séance, la font rire maintenant. Ce n'est ni indifférence, ni manque de jugement momentané dû à l'état de passivité de son esprit critique pendant la séance, mais c'est le pressentiment que les éléments de la controverse peuvent s'intégrer dans une même vue synthétique des choses.


bilan

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