X S M
(Sadomasochisme)
(Robert J. Stoller)
(1° partie)
Je me lance dans ce travail de réflexion sur lexcès sans pouvoir me raccrocher à aucune définition; il ny en a pas. Dans quel cas le mot «excès» est-il approprié? Qui sera qualifié pour juger de ce qui est excessif? Quand lexcès est-il modéré et la modération excessive? (Autrement dit: quand le plus est-il moins et le moins est-il plus?) Quand est-ce que le «non-excès» - appelé parfois «la normale» ou «le juste milieu» - contient de lexcès? Je pense ici à un état quon na pas suffisamment étudié et quon valorise avec le mot de «sublimation », terme qui connote le non-excès.
Dans la réalité concrète dune rencontre avec un patient, par exemple, on ne peut pas savoir si ce que lon observe est une sublimation, ou une formation réactionnelle, une contre-phobie, un déplacement, un déni ou toute autre défense (terme connotant lexcès) qui, comme toutes les défenses, cache le «véritable état de choses».
Il y a, dautre part, le fait bien connu de la variabilité des appréciations. Ce qui parait « normal », « ordinaire », « naturel », « sain », « admirable », « souhaitable ou «désirable» à lun paraît «excessif», «pathologique», «inacceptable », « grotesque», «dégoûtant» ou «insupportable» à lautre : les uns recherchent les femmes fortes; les autres, avec leur érection, saluent la cachexie. Terroriste dans un pays, héros dans lautre. Martyr dune secte, apostat dune autre. Chef-duvre pour un critique, kitsch ou folie pour un autre. Freud est un génie pour Lacan mais pas pour Mme Freud.
Laissons ces fantaisies pour aborder la question plus concrète, plus immédiate de lérotisme sadomasochiste, lequel forme assurément un ensemble de comportements que tout le monde, y compris les psychanalystes, situe confortablement du côté de lexcès. Au fur et à mesure que Freud développait ses théories de lesprit, il sest aperçu quil fallait prendre en compte le rôle joué à tout instant par l« agressivité» - excès de force - dans le comportement humain. (Ses derniers propos sur la lutte entre Eros et Thanatos sont une lubie romantique que je trouve inutile et dune poésie excessive, quoique touchante.)
Si lon traduit le mot «agressivité» dans un langage ordinaire, plus proche de lexpérience, on obtient «hostilité», «cruauté», «revanche», «haine», «rage», «humiliation», «dégradation» et une multitude dautres termes qui décrivent plus précisément (donc plus justement du point de vue psychodynamique) ce que ressent un individu. Voilà le vocabulaire quil nous faut pour comprendre lexcitation érotique dans le sadomasochisme consenti, pour comprendre, en fait, tous les types dexcitation érotique - si lon considère, comme moi, que dans tout épisode érotique entre un élément sadomasochiste. (Je crois que chaque fois quapparaît le mot «agressivité » dans le discours psychanalytique - autrement que pour désigner une simple activité - on peut le remplacer par celui de «sadomasochisme», terme plus précis, plus révélateur, et peut-être synonyme.)
Ces généralités étant exposées, je voudrais maintenant présenter au lecteur un groupe de sadomasochistes consentants. Mais je souhaiterais ici, comme je le suggérais plus haut, compliquer et même bouleverser nos modes dévaluation de lexcès. Car notre compréhension de la dynamique du sadomasochisme érotique est peut-être fondée sur une mauvaise perception.
Depuis Freud, on a trop souvent jugé ce comportement sur les apparences, comme si lon pouvait déduire ce qui est caché de ce quon voit à la surface. On tombe alors très vite dans les profondeurs sans fond des pulsions fondamentales («compulsion de répétition», «masochisme primaire», «pulsion de mort»), dans le besoin inconscient de punition, la passivité face à lactivité, et autres principes de base du comportement pervers. Or, en donnant une explication globale de tous les comportements dans leur ensemble, ces concepts fondamentaux nexpliquent pas grand-chose: ainsi lorsquon dit, par exemple, que tous les actes de destruction horribles, graves ou minimes, commis sans cesse par notre espèce sont dus à une «pulsion destructrice».
Freud écrit par exemple: « La libido rencontre dans les êtres vivants (pluricellulaires) la pulsion de mort ou de destruction qui y règne et qui voudrait mettre en pièces cet être cellulaire et amener chaque organisme élémentaire individuel à létat de stabilité inorganique (même si celle-ci nest que relative). La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle sen acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers lextérieur, bientôt avec laide dun système organique particulier, la musculature, et en la dirigeant contre les objets du monde extérieur.
Elle se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion demprise, volonté de puissance. Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important. Cest là le sadisme proprement dit. Une autre partie ne participe pas à ce déplacement vers lextérieur, elle demeure dans lorganisme et là elle se trouve liée libidinalement à laide de la coexcitation sexuelle dont nous avons parlé; cest en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène ».
Propos fort évocateurs mais qui manquent de précision. Bien des analystes seraient tentés de se livrer à ce genre dimagination un peu abstruse, mais ils ont intérêt à se montrer plus modestes sils veulent élaborer une théorie et à ne pas trop séloigner des détails de lexpérience subjective.
Chaque détail compte, en effet, y compris ceux qui manquent. Cest pourquoi je préfère, comme je lavais fait à propos de la dynamique de lexcitation érotique en général, considérer tout comportement érotique manifeste (au moins globalement) comme un théâtre - avec un scénario, des histoires, des mythologies, des artefacts - et non comme lirruption dune pulsion brute.
Observations
Je ne mintéresse ici quaux sadomasochistes consentants, cest-à-dire à des gens qui comprennent et respectent les règles de leur jeu. Je ne moccupe pas des brutes - violeurs, tortionnaires et meurtriers - qui ont besoin, pour satisfaire leurs appétits, du non-consentement de lautre.
A ma demande, une lesbienne sadomasochiste dominatrice (top) a choisi, parmi la communauté S.M. de Los Angeles, et réuni sept de ses amis: hommes, femmes, homosexuels, bisexuels et hétérosexuels. Bien que tous soient des gens actifs, assurés, qui ont leur franc-parler et la dent dure parfois, lesprit vif, une facilité de rapports avec les gens, cinq dentre eux sont habituellement des soumis (bottoms), les trois autres étant donc des dominateurs (tops). Le fait intéressant à noter ici est que, quelle que soit leur préférence - sadique ou masochiste, dominateur ou soumis, féminin ou masculin, hétérosexuel ou homosexuel -, tous sont, contrairement à ce que suppose la théorie analytique, actifs, en particulier les masochistes, qui ordonnent à un partenaire de les traiter sadiquement.
Il faut beaucoup de patience, être capable de beaucoup de frustration - accepter de souffrir - pour pouvoir être un sadique volontaire. (De la position où ils sont, les soumis peuvent tyranniser leur partenaire; les masochistes sont capables dinfliger plus de souffrances exquises quils nen reçoivent. Méfions-nous du pouvoir de la passivité.) Les quatre personnes qui sont le plus engagées dans le sadomasochisme physique (plus orienté vers la douleur corporelle que vers les scènes de maître-esclave où la douleur physique ne compte pas énormément), ces quatre personnes ont souffert au cours de leur enfance de graves maladies provoquant de grandes souffrances, impossibles à soulager au début et nécessitant de terrifiantes interventions médicales.
Ce sont des gens qui, de ce fait, ont dû rester confinés pendant de longues périodes sans avoir jamais aucune chance de décharger ouvertement et de façon appropriée leur frustration, leur désespoir et leur rage.
Ces quatre personnes montrent comment elles se sont consciemment forcées dans leur enfance à maîtriser ce qui a commencé par être un supplice et une terreur physique incontrôlables jusquà ce quelles acceptent la souffrance. Elles lont ensuite travaillée dans leur tête, puis, par des rêveries éveillées, états de conscience altérés ou masturbation génitale, elles lont convertie en douleur-qui-est-plaisir, cest-à-dire en douleur voluptueuse.
Elles ont appris consciemment, désespérément et elles ont réussi à érotiser la souffrance. Leur victoire, cest leur perversion, par laquelle on voit comment le supplice physique vécu dans lenfance peut être le précurseur des délices sadomasochistes. (Je pense parfois que les perversions adultes sont des troubles post-traumatiques de lenfance. Ou bien létat dadulte serait-il, plus simplement, le sadomasochisme post-traumatique de lenfance?)
Une femme de ce groupe avait eu une maladie vertébrale si grave que la douleur incessante lempêchait de sasseoir pendant des jours: aller à lécole était un supplice. Elle a dû subir des examens médicaux, des tests de laboratoire et de douloureux traitements orthopédiques. Quant à son mari, il a souffert dès la naissance dun asthme très sévère qui a nécessité des interventions durgence et des hospitalisations prolongées.
Une deuxième femme a souffert, enfant, de violents maux de tête avec vomissements, troubles sensoriels et hallucinations non auditives - diagnostiqués comme migraines et/ou épilepsie. Le deuxième homme, celui qui a les pratiques sadomasochistes les plus lourdes, a connu les pires souffrances dans son enfance: atteint dune maladie qui mettait sa vie en danger, une fibrose kystique (F.C.), il a subi depuis sa naissance quantité dactes médicaux de pénétration - piqûres, incisions, saignées - nécessitant encore aujourdhui, où il nest plus tout jeune, de longues semaines dhospitalisation.
Il me semble que, du point de vue étiologique, plus grave - excessive - est la souffrance vécue dans lenfance, plus intense - excessif - est le besoin de sadomasochisme; plus la souffrance a été physique, plus la souffrance physique se manifestera dans la perversion. Chacune de ces personnes ma parlé damis S.M. qui ont connu des expériences de douleur traumatique comparables. De même que plusieurs autres informateurs; mais ces données demanderaient une recherche plus rigoureuse pour que lon puisse vérifier lhypothèse.
Y a-t-il, par exemple, ceux qui ont connu dans leur enfance une souffrance comparable mais n ont pas de perversion à lâge adulte ou ceux qui nont pas souffert physiquement dans leur enfance mais qui ont une perversion à lâge adulte? Pourquoi certains défont-ils le passé en préférant subir la souffrance alors que dautres le font en préférant linfliger?
Il existe dans la littérature anglo-saxonne sur le sadomasochisme des descriptions de cas de traumatismes physiques vécus au cours de lenfance mais je nen connais quune qui puisse se comparer à ce que mont rapporté mes informateurs sur la manière dont ils sont devenus des adultes sadomasochistes à part entière. En outre, si les maladies infantiles et les actes médicaux qui sensuivaient présentaient une certaine gravité, leur gravite nétait pas durable comme cela a été le cas pour mes informateurs.
Dautre part, dans presque tous les cas décrits, ces maladies étaient de celles que connaissent les enfants ordinaires (amygdalectomie, coliques, otites moyennes avec ou sans mastoïdite). Jimagine que pour savoir ce qui détermine les choix érotiques de ladulte, il faut étudier les circonstances précises des traumas infligés et lensemble des forces familiales qui ont fait pression sur lenfant, à quoi il faut sans doute ajouter le courant sous-jacent des dispositions innées - génétiques et autres forces biologiques.
La conversation que je vais maintenant rapporter a été modifiée par rapport à loriginal dans le sens où jy ai supprimé les remarques des participants qui ne pratiquaient pas un S.M. lourd et qui nont pas souffert de maladie prolongée dans leur enfance. On ne lira donc ici que ce qui a été dit par Norma (maladie vertébrale), Ron (asthme), Toni (migraine/épilepsie), Dan (fibrose kystique) et Pam (la «maîtresse» de Dan - dans le langage S.M., équivalent du «maître») qui ne sest jamais considérée comme une sadomasochiste jusquau jour où elle a eu la surprise de découvrir que lexcitation érotique procurée à Dan par son propre masochisme lexcitait elle-même sexuellement.
Dan: Le truc auto, ce truc que je me faisais à moi-même avant de rencontrer Pam. Cétait dur. Quelquefois la douleur nétait pas le but. Elle devenait agréable pour atteindre le but. Quelquefois, cétait juste lendurance qui devenait douloureuse, rester attaché pendant longtemps, par exemple, et trouver des astuces pour pouvoir me faire ça. (Jy arrivais mieux après que je tai rencontrée [Pam].) Je vivais seul. Il fallait que je vive selon des règles que javais établies: être entièrement nu dans la maison pendant toute la semaine, ne pas dormir dans mon lit, trouver des moyens bizarres pour mattacher toute la journée.
Me percer. Vaincre lenvie de ne pas se percer et être capable de se percer, quelle sensation! Prendre laiguille et se lenfoncer dans le bout du pénis. Ça mélectrisait de pouvoir faire ça, de la retirer, de recommencer: «Ouais, formidable, tu peux faire ça.» Je lisais des journaux pour voir les choses que les gens se faisaient - bizarres -, quon pouvait senfoncer un clou dans la peau avec un marteau sans que ça fasse vraiment mal. Un vrai choc. Jinventais de drôles de trucs: javais une planche à pain; je posais mes testicules dessus, je prenais un clou et un marteau et jenfonçais à coups de marteau pour montrer que je pouvais effectivement faire ça. Je lenfonçais dans le scrotum, pas les testicules. Ça [les testicules], ça a été après, plus tard.
Stoller: Que recherchiez-vous, lexcitation de pouvoir faire ça, ou lexcitation dune sensation physique?
Dan: Lexcitation de pouvoir le faire. La sensation physique était vraiment fugitive et pas aussi pénible que ce que je craignais. Et voir ça, ça aussi cétait plutôt excitant: le voir étiré sur une planche à pain, comme ça, cétait assez excitant. En plus, la douleur nest pas aussi forte quand on se la fait à soi-même. On saperçoit de ça. On sait exactement quand elle va arriver et quand elle va sarrêter.
Jai une histoire marrante où il se passe quelque chose comme ça, avec une fille. Jai lu quune «maîtresse» avait cloué la queue dun type à une planche, en plein dans le bout. Je me suis dit: «Mince, je pensais pas que cétait possible. Est-ce que je serais capable de faire ça? » Ça ma complètement électrisé. «Faut que jessaye. » Je ne pouvais pas dormir. «Il faut que jessaye ça.» Mon procédé de stérilisation était vraiment rudimentaire. Je prenais les clous et je les faisais bouillir dans leau, ce qui est totalement inefficace. (Mais jai eu du pot, ouh!) Jai trouvé un morceau de bois.
Et jai pose ma queue sur la planche. Jai pris le marteau, jai enfoncé le clou avec. Juste au dernier moment, jai ralenti mon coup avant que le marteau frappe le clou comme il faut. Alors le clou la transpercé [le gland], mais il nétait pas bien enfoncé dans la planche. Alors, allons-y, un grand coup de plus. Et jai tape a côté du clou, à toute force sur ma queue, exactement comme quand on se donne un coup de marteau sur le pouce. En quelques secondes, ça sest mis à gonfler: rouge, noire, elle a doublé de taille.
Je me suis dit: «Merde. Le clou est dans la planche maintenant.» Alors jai pris la pince et jai retiré le clou de la planche, javais le clou dans ma bite; il fallait que jenlève ça; et évidemment, ça saigne pendant des heures, une énorme quantité de sang. Je me dis «Bon dieu» - en plus, je bandais. Ça coulait à flots. Et javais rendez-vous ce soir-là (cétait lépoque où je sortais avec des filles -, on se dit que peut-être on va baiser). Ce soir-là, la fille voulait baiser, mais ça na jamais abouti. Je lui ai tout raconté tout de suite. Elle était particulière; je sentais que jallais lui dire ces choses de toute façon. Alors, jai dit: « Ecoute, tu as entendu ce quon dit sur mon compte. Cest entièrement vrai. Jai fait lidiot ce soir et voilà ce qui sest passé.» Alors, elle ma vu encore quelques autres fois, mais...
Norma: Cest à propos de cette remarque: se le faire à soi-même. Une grande part de lexcitation vient de là. Jaime prendre des aiguilles hypodermiques stériles et me les planter autour des seins et des mamelons. Jaime bien me le faire quand les gens sont là, pour quils puissent voir. Ils sont toujours époustouflés. A vrai dire, ça ne fait pas aussi mal que ça en a lair. Jai davantage peur quand je laisse quelquun dautre me le faire, mais ça fait aussi partie du plaisir de laisser quelquun dautre vous le faire.
Cest intéressant de voir comment jai évolué là-dessus. Dans une publicité de P.F.I. [Piercing Fans Internarional Quarterley], jai vu une femme qui avait les seins percés par jeu [cest-à-dire dont les seins sont percés juste pendant un moment pour samuser et non pour y insérer un bijou en guise dornement permanent], avec toutes ces aiguilles enfoncées. Ça ma fait un choc, jétais horrifiée. Je me suis dit: «Mon Dieu, comment est-ce que quelquun peut faire une chose pareille, je ne peux pas le croire.» Et je suis allée droit au cabinet médical où je travaillais, jai pris des aiguilles pour essayer et je me suis percée avant de laisser quelquun dautre me le faire. Jai découvert que cétait loin de faire aussi mal que ça en avait lair. La douleur était réellement agréable.
Ron: La conscience quon a de ça évolue de la même manière quand on est dominateur. On regarde les choses se faire et on se dit: «Je ne pourrais jamais faire ça à quelquun. » Et une semaine plus tard, on se retrouve en train de le faire à quelquun. Cest un saut quil faut faire pour concevoir que ce genre dacte est possible, agréable et pas vraiment dangereux si on veut pouvoir se justifier moralement de se conduire ainsi envers quelquun.
Pam: Pour les femmes, pour moi, lidée de faire mal à quelquun, de le faire souffrir, cétait une idée vraiment nouvelle. Le fait que Dan prenait tellement de plaisir à ce quon le fasse souffrir jouait un grand rôle dans mon excitation quand jai commencé au début, parce que je ne savais rien du S.M. Bien que jaie une personnalité de dominatrice, je ne me considère pas comme une sadique. Mais le plaisir érotique quil en tirait était tellement intense que ça me retournait complètement. Après, plus on entre là-dedans... Couper, faire saigner, par exemple, ce genre de trucs, je navais jamais imaginé que ça pourrait mexciter. Mais je me suis aperçue que ça me chavirait complètement de le faire saigner.
Toni: Quand je suis soumise, je suis capable dencaisser une douleur énorme. Si je suis excitée, je peux en supporter beaucoup. Quand je domine... jai eu la lèvre percée quand... celle de gauche [ce qui signifie, dans le langage du piercing, quon est dominateur]. Jétais donc dominatrice quand on me la fait jai crie.
Jétais malheureuse comme tout. Je narrêtais pas de crier et de hurler: même si cest une toute petite douleur, je naime pas quand je suis dominatrice. Jai limpression tout simplement que ça ne devrait pas arriver; tout me fait terriblement mal. Si on mempoigne et quon me gifle, cest horrible pour moi. Je deviens folle, je suis dans tous mes états. Si on me fait la même chose quand je suis soumise, que je me sens toute docile, cest bien.
Cest très lié à la disposition mentale dans laquelle on est. Si quelquun mempoigne brutalement et que je ne suis pas de lhumeur quil faut pour ça, je deviens folle. Ça na rien dérotique: «Tire-toi de là.» Question de disposition, surtout si ça va trop vite. Si je ressens la douleur à intervalles trop rapprochés, alors là, ça me met vraiment en rogne et je résiste.
Norma: Pour moi qui nintervertis pas du tout les rôles [dominateur-soumis], la douleur reste contrôlée. Je ne me suis jamais rien fait à moi-même. Parce que la douleur nest pas mon but.
Toni: Cest de soumission quil sagit.
Dan: Cest venu plus tard pour moi.
Norma: Je ne crois pas que jaimerais réellement jouer avec moi-même [cest-à-dire sinfliger une souffrance à elle-même; il ne sagit pas de jeu génital]; je ne crois pas que je pourrais le faire de mon propre gré.
Ron: Quand je ne suis pas dans mon rôle habituel, jai du mal à imaginer de faire souffrir quelquun; ça me paraît absolument une autre catégorie de comportement, qui ne mattire pas du tout. Jai besoin que ça se passe dans le contexte dune relation. De toute façon, faire une vraie expérience dautodomination nest pas possible.
Toni: Quelquefois, je me bats moi-même en me plaçant dans une perspective de dominatrice.
Dan: Mais on ne peut pas vouloir lautodomination sans vouloir en même temps lautosoumission. Un jour, Pam devait sabsenter, elle ma donné la permission de faire un truc nostalgique: un truc qui devait durer toute la nuit. Toute la journée, jai jubilé en machetant des instruments diaboliques. Des petites pinces à linge en plastique: je déteste ces machins-là. Si Pam me les met, je crie; il faut quon me les enlève au bout dune minute à peu près. Alors jai cherché un moyen diabolique pour me forcer à supporter ça, pour que je ne puisse pas les retirer et que je les supporte pendant une heure.
Ou deux heures. [Avant], je ne pouvais même pas les supporter trente secondes, ça me rendait fou et je navais pas assez de discipline pour tenir. Mais cette fois-là, je voulais me faire en même temps le plus de choses dures que je pouvais supporter. Javais prévu de drôles de trucs, par exemple, des blocs de glace avec des cordes à lintérieur. Javais ces idées diaboliques, et dès que jai eu tout mis sur pied, je me suis dit: «Non, je nai plus envie de faire ça» et jai tout défait. Jétais vraiment déçu davoir loupé.
Alors jai eu une dernière idée; je men souviendrai toujours. Jai installé des crochets sous le porche dentrée, jai enchaîné mes chevilles avec une chaîne et des serrures à un bracelet et jai tout verrouillé. Javais des menottes et je les ai attachées à un crochet au-dessus de ma tête. Il ny avait quune seule clé pour tout. Ensuite, jai attaché la clé à la corde, qui était prise dans un bloc de glace de lautre côté du porche.
Je me disais que quand la glace fondrait, la clé me tomberait dans la main, je pourrais déverrouiller le cadenas et puis déverrouiller tout le reste. Comme cétait la nuit et quil faisait froid, je navais aucune idée du temps que la glace mettrait à fondre. Je ne savais pas, mais je lai fait. Je suis sorti et jai acheté le maximum que jai pu de ces petites pinces à linge en plastique, dautres sortes de pinces encore et des attaches. (Jai aussi fait un tas de choses privées dont je ne parlerai pas.)
Alors me voilà étendu par terre, glacé, frissonnant. En fondant, les blocs de glace gouttent sur moi. Je ne peux pas supporter ça. Et au bout dune heure, je me dis: «Faut que je sorte de là, cest trop atroce. » Et il ny avait aucun moyen den sortir. La manière dont javais arrangé tout ce montage: au-dessus de ma tête, javais un tuyau suspendu à un châssis portant un autre bloc de glace attaché à une corde. J ai secoue le tuyau pour le faire tomber parce que je voulais absolument sortir de là. Je pensais: «Faut que je sorte de là.» Alors un nouveau jeu a commencé. Le dominateur en moi me dit: «Daccord, si tu peux sortir de là, vas y, fais-le», comme ça je navais pas à me sentir coupable de sortir de là.
Jai pensé que je métais surpassé, là. Tout était cadenassé et je ne pouvais me délivrer quavec cette clé, ou alors il faudrait que quelquun passe. Et me voilà assis à inventer [imaginer] des situations critiques, que la maison va prendre feu, par exemple. Alors, jai secoué le tuyau; en me tombant dessus, il ma entaillé le ventre.
Le tuyau est donc là, tout au bout de mes pieds. Mon idée, cétait de le faire remonter jusquà mes mains qui avaient un peu de mobilité. Après, je pourrais, en secouant la corde avec la clé, la faire tomber du bloc de glace dans mes mains. Jai dû me démener pendant deux heures rien que pour remonter le tuyau jusquà mes fesses. Une fois que je lai eu en main, jai cassé la glace, jai pris la clé et je me suis levé. Ça a été mon dernier événement à la Houdini.
Norma : Cest intéressant que tu dises [Pam] que tu ne te considères pas comme sadique. Jimagine que tout le monde va se moquer de moi, mais je ne me considère pas comme masochiste. Mon raisonnement, cest celui-ci : lexcitation et la sensation, voilà mon affaire. Cest mon truc. Mais quand je naime pas quelque chose, alors ça me fait vraiment mal. Beaucoup de choses me procurent du plaisir. Je ne peux donc pas les classer comme «douleur». Cest du plaisir.
Toni: Je crois que personne naime vraiment la douleur.
Dan: Quand je suis dans lhumeur qui convient, la douleur devient simplement très excitante et stimulante. Mais la plupart du temps, ça me gêne, ça me porte sur les nerfs.
Norma: Cest vrai, ça porte sur les nerfs, sur le moment, mais après, cest excitant. Le souvenir de la douleur, quand on la revit, cest vraiment plaisant.
Ron: Dans une certaine mesure, le dominateur quon a en soi jouit de sa propre souffrance plus tard, quand il se remémore la situation. Cest vraiment une question de définition: le mot «masochiste» est péjoratif. Cest très difficile de lisoler de son contexte culturel.
Toni: Je vois des gens qui se fourrent dans une série de mauvaises relations. Le seul point commun, cest que ce sont des masochistes. Pour moi, cest complètement absurde. Ce ne sont pas des masochistes responsables. Je peux rechercher un masochisme psychologique, non physique: lhumiliation et la dégradation. Mais je ne crois pas que ce soit pareil que de démolir ma vie avec des relations mauvaises. Cest limité dans le temps et jy trouve du plaisir.
Ron: Pour moi, cest un énorme stéréotype et une grossière erreur de penser que le masochiste est quelquun de tordu, dhorrible, qui a une mauvaise image de lui-même, qui a été un enfant battu, et toutes ces choses terribles quon entend dire. Alors que je trouve les meilleurs masochistes, comme Norma ou Dan, extrêmement intelligents; ils ne se déprécient pas, ils savent vraiment ce quils veulent et ce quils aiment, ils se sont analysés en profondeur et ce sont des gens efficaces dans la vie. Ils se réalisent. Ils sont donc le contraire de ce quon pense des personnalités masochistes. Quand on dit que les femmes sont masochistes, je crois quon parle de quelque chose de tout à fait différent de ce que nous vivons.
Toni: Je me sens frustrée et je deviens affectivement instable quand mes besoins [sadomaso] ne sont pas satisfaits. Ce quil y a dironique là-dedans, cest que des gens «sains » voudraient me détourner de ça. Je suis vraiment malheureuse de ne pas pouvoir vivre suffisamment cette relation SM dans ma vie; quand jéprouve ce manque, je ne fonctionne plus bien, je deviens grognon, sombre. Cest beaucoup plus pénible que lanticipation, lexcitation de la douleur physique ou émotionnelle que jai eu envie de ressentir, plutôt que le manque, le vide de lennui.
Je voudrais revenir sur quelque chose: le mal quon fait à des gens qui ne veulent pas quon leur fasse mal. Est-ce que cest bien de jouer quand on en a ras le bol? Généralement, quand je suis fâchée contre mon ami, je ne lui parle pas. Je ne vais certainement pas le battre, je lui dis simplement quil est méchant et quil faut quil parte, quil parte le plus loin possible.
Norma: Moi, dun autre côté, il faut que je supplie Ron de me punir, parce que notre jeu ne tourne pas du tout autour de ça. Si jai fait quelque chose de mal, je lui dis: «Tu ne crois pas que je mérite une punition? » On se demande un petit peu si, en faisant ça, on ne renforce pas encore sa mauvaise conduite.
Ron: Je suis content quon rie, mais cest un problème sérieux. Jai été avec des gens masochistes qui ne fonctionnaient pas bien; je sais que sils peuvent vous entraîner dans un jeu de punition où vous êtes leur méchant parent abusif, ils vous provoqueront. Vous répondrez. Votre réaction intensifiera la provocation visant à vous faire réagir plus violemment. Assez vite, votre vie devient un feuilleton. Donc il est nécessaire, aussi désagréable que ce soit quelquefois pour le partenaire soumis, de choisir entre ces deux partis.
Il y a des choses quon fait pour le plaisir et dautres pour arriver à vivre. Jinsiste pour que les gens avec qui je joue se disent: «Ce jeu S.M. ne mest pas fait contre ma volonté parce que je suis une méchante fille, parce que je le mérite, parce que quelquun me force.» Non, non, non. Il faut quils entrent dedans. Il faut quils disent: «Oui, je veux ça.» Jinsiste là-dessus avec mes partenaires. Je ne les punirai pas. Je refuse de le faire.
Ça ne veut pas dire que je néprouve pas une excitation si je le fais. Jadore limpression formidable que jéprouve quand je gifle quelquun dans un moment de colère. (Quand je joue, je ne frappe jamais personne dans un mouvement de colère.) Mais, après, je me dis quon est tous les deux dans un sale pétrin. Ça me fait sortir de mon rôle de faire ça. Je nai jamais élevé la voix pendant une séance. Si je criais contre quelquun, ça signifierait que jai perdu le contrôle de la situation, que je ne fais plus mon boulot, que je me contente de réagir.
Pam: Je mécarte de Dan si je suis en colère contre lui. Il est masochiste. Je me dis que si je le punis, ça va le faire jouir et je ne veux pas quil jouisse. Est-ce que cest un complexe, le fait davoir peur de me laisser aller et de le rouer de coups quand je suis vraiment furieuse contre lui?
Toni: Quand jétais petite, je navais pas de moyen intéressant de compenser les tensions de la culpabilité. Ma famille était vraiment une famille « bien»: personne ne se fâchait réellement. Si on commençait à se mettre en colère, cétait «fais pas ça». Alors jallais dans la salle de bains et je me frappais la figure jusquà ce que je saigne du nez rien que parce que javais besoin de déverser ma rage. Et ça ne mennuyait pas du tout [de me frapper]. Ça me faisait peur [de ne pas être ennuyée]. Est-ce que je peux réellement faire ça? On a le nez qui saigne et on ramasse le sang comme ça (elle fait une démonstration), cest impressionnant comme expérience. Et ça sen va. Ça ne laisse pas de cicatrices. (Ce nétait pas mon truc.) Juste essuyer mon nez et sortir de la salle de bains.
Pam: Dan a les organes génitaux percés.
Dan: Au bout du pénis. Ça sappelle un Prince Albert. Ça traverse lurètre. Et il y en a un en dessous, un trou perforé, un gros anneau passe dans cet anneau-là pour le relever. Sinon, ça retomberait. Il y en a un quon appelle «geish», derrière les couilles.
Pam: Et la plupart du temps, je le laisse verrouillé; quand je ne suis pas avec Dan, il est verrouillé.
Norma: Jadore lamphallang; là, on peut vraiment le sentir.
Toni: Depuis lâge de cinq ans, jai eu des migraines terribles. On a dabord pensé que cétait lépilepsie et on la traitée avec toutes sortes de médicaments qui ne marchaient pas. Javais des maux de tête épouvantables. Quelquefois, ça me faisait vomir; parfois javais des hallucinations: je dormais en tenant les barreaux ou le montant du lit pour pouvoir sentir quelque chose de réel dans ma main. Parce que javais des hallucinations tactiles de choses dans mes mains.
Et quelquefois je me cognais la tête contre le mur pour chasser les trucs imaginaires et les remplacer par quelque chose dont jétais sure. Je ne sais pas exactement quel peut être le lien avec le S.M., mais en grandissant, je me suis mise à aimer certaines choses dans mes migraines. Ce qui me plaisait, cétait que les sons, les images, tout paraissait étrange. Mais je naimais pas vomir. Je crois quil y a un lien, là, car aujourdhui cest a peu près les mêmes choses qui se passent pour moi quand éprouve une grande douleur physique, quelle soit déclenchée par moi ou autrement.
Je ressens certaines de ces sensations bizarres - différentes interprétations des sens - sans nausée, sans peur et sans avoir limpression que ça va durer interminablement et quil faudra trois ou quatre jours avant que la migraine disparaisse. Donc je ne sais pas, peut-être il pourrait y avoir un rapport. Cest intéressant de savoir que des gens qui ont eu des problèmes de santé autrefois se tournent vers le sadomasochisme.
La douleur est tellement intense quon se dit quon va dégobiller ou sévanouir. Jai pris des cours de karaté; le moniteur nous disait: «Si vous navez pas dégobillé ou si vous n êtes pas tombé dans les pommes, vous ne mintéressez pas. » Je me suis dit: «Génial! Regarde un peu jusquoù jai pu aller.» Une douleur physique qui nest pas intense, quel intérêt? Peut-être que le sadomasochisme, cest darriver à dominer ce qui se passe dans son propre corps. [Les enfants qui ont été très violemment traumatisés tentent de se dissocier de leur douleur - de sautohypnotiser - mais ils ny parviennent que partiellement (contrairement aux personnes qui souffrent de troubles multiples de la personnalité).]
Ron: Linactivité à laquelle vous force la maladie offre de grandes possibilités de fantasmes.
Pam: Cest ce qui est arrivé à Dan. Il était tout le temps malade.
Norma: Il ny a rien de tel que de rester à la maison seul quand on est malade et que les deux parents sont au travail. On peut faire tout ce quon veut.
Dan : Jai commencé à mettre tout ça sur pied.
Norma: Ma mère travaillait dans lartisanat. Alors il y avait tout ce quil fallait autour delle [pour le sadomasochisme], cétait extra.
Pam: Cest vrai pour Dan. Un jeune, quand il se porte bien, on attend de lui quil fasse du sport, quil se mêle aux autres garçons, ce que Dan na pas pu faire à cause de sa mauvaise santé. Il a donc pu donner libre cours à ses fantasmes de soumission masochiste, alors que ça nest pas permis à la plupart des garçons. Ils les ont peut-être, ces fantasmes, mais on ne les autorise pas à leur donner libre cours. Mais Dan est différent, particulier dès le début. Alors il a eu cette liberté.
Dan: Nous tous ici, particulièrement ceux qui ont eu des problèmes médicaux, nous avons vraiment un contact avec notre corps. Nous y pensons tout le temps. Je ne crois pas que ce soit le cas de la moyenne des gens. Moi, chaque jour, jai conscience quune partie de mon corps est mal à laise ou a un problème.
Norma: Ça peut arriver quon ait un problème [physique] réel. La manière dont on linterprète dépend de lattitude quon a vis-à-vis de son corps. Si on a très mal - les contractions menstruelles font très mal - on peut en profiter pour faire des choses vraiment intéressantes [avec les fantasmes]. Ou si on a la vessie pleine. Une femme normale ne se sert pas de sa vessie pleine comme stimulation érotique («Je ne vais pas pisser, cest trop bon comme ça» alors que nimporte qui bien dans sa tête et qui a mal comme ça pisserait).
Dan: Une partie de mon effort [pour supporter la souffrance provoquée par sa longue maladie] consiste à mhabituer à ces terribles, terribles contractions et douleurs abdominales qui pouvaient durer sans relâche pendant des semaines. Quelquefois, je me mettais des pinces à linge ou des attaches sur les tétons pour provoquer une douleur érotique plus forte que lautre douleur. Ça ma aussi amené à me masturber intensément et dune façon particulière. Je ne me servais jamais de mes mains. Je ne pouvais pas. Alors pour soulager mon ventre, je le frottais avec tout le reste contre les draps. Ensuite je commençais à mactiver avec les oreillers. Cétait le nirvana parce que la douleur devenait un plaisir énorme. Mais dès que lorgasme survenait, la douleur revenait en force.
Toni: Cest ça le problème: empêcher que lorgasme vienne trop vite.
Dan : Cest vrai. Quand jétais gosse, jappelais ça «passer par-dessus bord ». Je pensais à des punitions qui me feraient passer par-dessus bord.