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L’angoisse de perdre sa masculinité

(Transsexualisme)

(Robert Stoller)

L’angoisse de symbiose est donc la peur de ne pas pouvoir rester distinct de la mère. Examinons ce phénomène de plus prés, afin de voir comment il contribue au développement de la masculinité. On constate tout d’abord que le souvenir omniprésent de n’avoir fait qu’un avec la mère agit comme un aimant, en attirant vers la répétition de l’expérience merveilleuse tout contre le corps de la mère.

Mais c’est cependant une entreprise risquée pour celui qui a dû lutter pour arriver à être indépendant d’elle. C’est particulièrement risqué si un aspect de cette indépendance est l’ensemble des comportements appelés masculinité. Un élément vital de cette séparation d’avec la mère est donc la séparation d’avec son corps de femme et son psychisme féminin.

J’appellerai angoisse de symbiose la peur universelle de voir menacés le sentiment d’appartenance au sexe mâle et la masculinité et de devoir ériger en structure de caractère des mécanismes de défense permanents, afin de ne pas succomber à la tentation d’une nouvelle fusion totale avec la mère. Bien qu’ostensiblement destinée à nous protéger de menaces et d’attaques extérieures, elle doit en fin de compte s’instaurer contre notre attirance intérieure et primitive pour l’union avec la mère.

S’il en est ainsi, il se dégage alors un facteur majeur dans l’apparition de la masculinité, tellement imbriqué dans d’autres qu’au moment où le comportement appelé masculin commence à se manifester - vers l’âge d’un an - la masculinité est déjà inextricablement mêlée aux effets de l’angoisse de symbiose. Celle-ci, potentialisée par la force biologique du sexe mâle (que l’on trouve chez les poissons, le lézard, le rat, le singe et l’homme), provoque ce surcroît d’agressivité et de compétitivité chez les hommes.

Ce que je veux dire par là, c’est que la masculinité telle qu’elle se manifeste chez les garçons et les hommes n’existe probablement pas sans cette séparation incessante d’avec la mère, tant littéralement au cours des premières années de la vie que psychologiquement lors du développement de la structure de caractère qui fait nécessairement disparaître la mère interne de la conscience. Je voudrais seulement mentionner l’idée que la mère, en tant qu’elle représente un être mauvais et haï, peut aussi permettre le refoulement de la mère symbiotique; nul n’aimerait ne faire qu’un avec une sorcière.

On peut se demander si, à son niveau le plus primitif, la perversion n’est pas ce point ultime de la séparation, le meurtre de la mère (plus que le meurtre du père, comme le pensait Freud). Ce serait une ironie du sort que certaines des formes que prend la masculinité, avec sa force, son insistance et son côté farouche - le machisme - exigent un soubassement de féminité : la possibilité de la féminité est une tentation à laquelle il faut résister en adoptant un comportement et des attitudes que la société qualifie de « masculins ». Peut-être cela explique-t-il pourquoi la plupart des hommes sont si sensibles à tout ce qui touche à leur masculinité?


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