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La symbiose liée à l’identité sexuelle

(Transsexualisme)

(Robert Stoller)

J’entends par là cet aspect de la symbiose par lequel la mère transmet au nourrisson des attitudes et des informations sur la masculinité et la féminité des deux partenaires. Malheureusement, on ne connaît pas encore les mécanismes qui rattachent ainsi le nourrisson à sa mère. La théorie psychanalytique doit à mon avis s’enrichir des concepts et des données de la théorie de l’apprentissage; bien qu’elle soit encore rudimentaire en ce qui concerne l’être humain, elle peut à tout le moins nous aider à avancer des hypothèses.

Au cours des premiers mois de la vie, ces mécanismes sont « biopsychiques », c’est-à-dire que des stimuli de l’environnement (et sans doute des stimuli moins vivement ressentis de l’environnement intérieur, tels que la douleur ou la proprioception) déterminent dans le système nerveux des changements qui agissent (plus ou moins) en permanence comme des sources neurophysiologiques de motivation, le changement étant alors une « mémoire » non mentale (Je mets ici des guillemets pour indiquer qu’il s’agit d’une expérience psychologiquement différente de ce qu’on appelle couramment la mémoire; on ne sait pas encore comment elle pourrait être reliée physiologiquement à la mémoire psychique).

On peut citer comme exemples l’imprégnation, le conditionnement classique, le conditionnement viscéral et peut-être certaines formes de conditionnement opérant. Par non mental, je veux dire que les stimuli et les changements qu’ils entraînent n’ont pas - et n’ont jamais eu - de représentation psychique. Il n’y a donc pas souvenir, au sens ordinaire du terme, de ces foyers nouveaux de comportement, pas plus qu’ils ne sont fixés par les sens.

On ne peut s’en souvenir car ils n’ont jamais fait partie de la vie mentale. Ils sont plus muets encore que ce qu’on entend généralement par « inconscient » et représentent une catégorie nouvelle à ajouter à ce que Freud a appelé les sources des « pulsions ». Pour prendre un exemple, on peut dire qu’ils sont aussi muets que les effets hormonaux.

Si ces idées s’appliquent à la recherche sur le développement infantile, la technique utilisée pour une psychanalyse ne permet donc pas de saisir pleinement le développement de la personnalité. Comme le dit Racker, « l’étude du transfert a été l’un des moyens les plus importants pour connaître les processus psychologiques de l’enfant ». Les processus, oui, mais pas les expériences réelles.

C’est ce à quoi Freud fait allusion lorsqu’il souligne que, bien souvent, une structure de caractère égosyntonique ne peut plus être modifiée par la psychanalyse. Il est indispensable d’observer minutieusement et systématiquement le comportement naturel de l’enfant, ce qui fait tout particulièrement intervenir la mère, le climat qu’elle crée et les attitudes et formes de comportement maternelles qui influencent le nourrisson, si l’on veut en savoir davantage sur le développement de la personnalité.

Cette digression me permet de suggérer un cadre, hypothétique mais peut-être utilisable un jour, autour duquel rassembler les données expérimentales, les observations et les concepts relatifs aux premiers stades du développement psychique. Pour l’instant, ce cadre me donne des éléments rationnels - ce qui, vu le manque de données, facilite la tâche - pour « expliquer », chez l’individu transsexuel, la transmission de la féminité de la mère au nourrisson de telle sorte que, vers l’âge d’un an - plus ou moins - celui-ci se comporte franchement d’une manière féminine.

Bien sûr, pour le moment, les seules données que nous ayons sont les suivantes une mère, présentant une forme particulière de bisexualité et un père qui se caractérise par une grande passivité et par l’incapacité de se rapprocher de son fils, ont un petit enfant beau et gracieux qui encourage la mère à établir avec lui une symbiose excessivement étroite et heureuse qui exclut trop longtemps le reste du monde.

Lorsque les premières manifestations de l’identité sexuelle peuvent être mesurées, il apparaît alors qu’elles correspondent à la féminité. C’est tout ce que nous savons pour le moment. Nul n’a encore pu examiner ni de loin ni de près ce qui se passe au cœur de cette symbiose, et c’est la raison pour laquelle j’ai comblé ce vide avec mon cadre théorique.

Mais cette théorie n’est pas essentielle à notre propos sur le rôle de l’angoisse de symbiose dans l’apparition de la masculinité. Il suffit de dire que le désir de retourner à un état de fusion totale avec la mère, qui est bien connu des analystes, reste une base permanente de la structure de caractère et, selon ce que vit l’individu après la petite enfance, peut devenir un foyer plus ou moins marqué de fixation pour la régression (il est vraisemblablement latent dans tout « acte » de régression).

Ce que je veux souligner ici - là encore, il s’agit d’un fait bien connu qui ressort des premiers travaux de Freud -’ c’est que cette régression s’accompagne souvent de ce qu’il a appelé l’« homosexualité » et qui, pour moi, est une « tendance transsexuelle ». Rappelons-nous que la peur de changer de sexe est très fréquente (pour certains, universelle) chez les hommes psychotiques mais rares chez les femmes (dont les illusions-hallucinations, lorsqu’elles ont trait au domaine sexuel, sont le plus souvent hétérosexuelles).

Notons également que, en ce qui concerne l’ensemble de la population, dans la plupart des sociétés et des époques sur lesquelles nous possédons des renseignements, les hommes semblent plus préoccupés de protéger leur masculinité contre une attaque, réelle ou imaginaire, que les femmes leur féminité.


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