Dans ce qui est sans doute son plus remarquable exposé sur le rôle de lhomosexualité latente dans létiologie de la maladie - le cas Schreber - Freud a pensé démontrer que la peur de lhomosexualité était à lorigine des états paranoïdes, dont la psychose; selon lui, lhomosexualité, particulièrement chez lhomme, était la résultante pathologique de la résolution du conflit dipien entre le garçon et son père. Cette vue a par la suite été bien souvent critiquée par ceux qui insistent sur le rôle de la frustration, du traumatisme et du conflit lors des tout premiers stades de la vie.
Pour ces chercheurs, la relation entre la mère et le petit enfant passe au premier plan. Pour certains, compte tenu du potentiel de violence et dhostilité du stade oral, il y aurait également chez Schreber, et, par extension, chez dautres psychotiques ainsi que chez ceux qui sont ouvertement homosexuels, le désir de se fondre de nouveau avec la mère.
Pour ce qui nous intéresse, nous pouvons constater, comme lont fait Macalpine et Hunter il y a des années, que ce que Freud a appelé lhomosexualité de Schreber est en fait une vague dimpulsions transsexuelles : le corps de Schreber devient un corps de femme. Or, cette impulsion est lune des causes de la peur de lhomosexualité, qui pourrait peut-être sappeler plus justement « peur du transsexualisme ».
Ces modifications, dont je reconnais lexistence, ramènent les conflits pathogènes vers la toute première enfance. Elles soulignent toutes quun mauvais maternage, des déficiences innées du nourrisson ou bien les deux à la fois détruisent de façon traumatisante ce qui devrait être une symbiose heureuse. Il faut toutefois se souvenir que, pour bien des nourrissons, cette fusion est dénuée de conflit et ne suscite pas de mécanismes de défense : pour certains, cest une expérience merveilleuse.
Les nourrissons nont pas tous avec leur mère la même relation symbiotique; pour dautres, cest une expérience douloureuse qui les met donc en danger. Pour dautres encore, cest une expérience joyeuse; mais, même dans ces cas, elle est risquée car elle laisse des traces bien après que le petit garçon sest frayé une voie vers la masculinité aux dépens de cette symbiose.
En dautres termes, le développement de lenfant du sexe masculin est menacé non seulement par labsence de symbiose, mais il lest aussi, de manière différente, par un maternage satisfaisant et, plus encore, par un maternage trop gratifiant. Compte tenu de cet aspect non conflictuel, peut-être le concept de « fusion avec lautre » peut-il passer du cas spécial de la psychopathologie à la situation générale de la psychologie normative. Lindividu transsexuel est le lien entre lun et lautre.