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L’expérience transsexuelle

(Robert Stoller)

J’ai quelques scrupules à mentionner encore une fois ces données, car j’en ai très souvent fait état, mais il n’est sans doute pas inutile de les revoir pour le lecteur qui n’est pas familiarisé avec les données elles-mêmes et l’hypothèse qui les sous-tend; elles permettent en effet de dégager des éléments importants pour comprendre la masculinité et la perversion.

Voici, de façon extrêmement résumée, comment se développe le transsexualisme masculin (le transsexualisme féminin a, selon moi, une étiologie différente et ne nous intéresse donc pas ici). Pour commencer, il faut distinguer des nombreuses situations où des hommes s’habillent en femmes celle à laquelle je donne le nom de transsexualisme.

Contrairement à ce que croient certains, elle ne se caractérise pas par le désir d’une « transformation sexuelle » que l’on trouve chez d’autres types de patients. Le trait essentiel est l’absence d’une étape significative de la vie que cet homme anatomiquement normal, ou bien un observateur, pourrait qualifier de masculine (on ne trouve que des rudiments de masculinité, liés au fait que l’individu transsexuel sait qu’il est et sera toujours anatomiquement mâle et que sa mère, qui lui a donné un nom masculin, ne renie nullement son appartenance au sexe mâle).

Ainsi, depuis cette période de l’enfance où apparaît pour la première fois un comportement lié à une identité sexuelle, ce garçon a donné l’impression qu’il croyait être une fille. Son comportement a toujours été féminin et la part d’imitation ou de jeu n’est pas plus grande chez lui que chez les filles indéniablement féminines.

Le comportement des patients, depuis l’âge de quatre ou cinq ans jusqu’à l’âge adulte, est issu d’un sentiment de féminité qui se traduit par la conviction qu’il devrait appartenir au sexe féminin (quoique les transsexuels ne prétendent pas être des femmes ils reconnaissent avoir une anatomie masculine). Dès la toute petite enfance, rien dans leur comportement n’est efféminé ( j’entends par là un côté caricatural d’imitation, lequel traduit une hostilité et une envie à l’égard des femmes qu’il faut minimiser ou cacher; la féminité, au contraire, est naturelle et n’a rien de caricatural).

Les transsexuels manifestent ouvertement et consciemment leur envie, tel un individu né manchot qui envierait les hommes normaux. Le côté naturel de cette féminité frappe tout le monde : la famille, les parents, les autres enfants, les voisins, les professeurs, les étrangers et nous, les analystes, qui observons l’enfant puis l’adulte transsexuel au cours de nos recherches. Dès l’âge de trois ou quatre ans, ces petits garçons sont déjà pris pour des filles, quelle que soit la manière dont ils sont habillés.

Dans leurs jeux, ils aiment faire ce que font les filles : ils n’assument que des rôles de filles et sont presque immédiatement acceptés par les filles dans des jeux de filles dont sont exclus les autres garçons. Au cours de l’adolescence et à l’âge adulte, cette féminité persiste, de même que le désir d’avoir un corps féminin; rien, pas même la menace, ne peut amener l’individu transsexuel à imiter ne serait-ce qu’un moment quelqu’un de masculin.


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