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Les raisons de la fuite dans le rôle masculin

(Karen Horney)

Considérant la facilité extraordinaire avec laquelle s’opère la régression, je dois mentionner la découverte analytique selon laquelle, dans les associations de patientes, le désir narcissique de posséder un pénis et le désir de l’objet libidinal sont souvent tellement entremêlés que l’on hésite quant au sens à donner aux mots « désir de posséder».

Un mot encore des fantasmes de castration propres qui ont donné leur nom au complexe tout entier car ils en constituent la part la plus frappante. D’après ma théorie du développement de la femme, je suis obligée de considérer aussi ces fantasmes comme une formation secondaire.

Je décrirai leur origine comme suit : quand la femme se réfugie dans un rôle masculin fantasmé, son angoisse génitale féminine est jusqu’à un certain point traduite en termes masculins - la phobie de la blessure vaginale devient un fantasme de castration. La fille bénéficie de cette conversion, car elle échange l’incertitude de son attente de punition (incertitude conditionnée par sa formation anatomique) pour une idée concrète. En outre, le fantasme de castration est aussi dans l’ombre du vieux sentiment de culpabilité - et le pénis est désiré comme preuve de culpabilité.

Ces motifs typiques de la fuite dans le rôle masculin - motifs dont l’origine est le complexe d’Œdipe - sont renforcés et étayés par le désavantage réel sous lequel la femme peine dans la vie sociale. Nous reconnaissons bien entendu que le désir d’être un homme, lorsqu’il surgit de cette dernière source, est une forme particulièrement adéquate pour la rationalisation de ces motifs inconscients. Mais nous ne devons pas oublier que ce désavantage est vraiment une réalité et qu’il est bien plus grand que la plupart des femmes n’en ont conscience.

Dans ce contexte, Georg Simmel dit que « la très grande importance accordée sociologiquement au mâle est probablement due à sa force supérieure » et qu’historiquement la relation des sexes peut être décrite crûment comme celle de maîtres et esclaves. Ici comme toujours, c’est un des privilèges que le maître ne doit pas constamment penser qu’il est le maître alors que la position de l’esclave est telle qu’il ne peut jamais l’oublier.

Nous avons probablement ici aussi l’explication de la sous-estimation de ce facteur dans la littérature analytique. En réalité la fille est, depuis sa naissance, placée devant l’idée de son infériorité - inévitable, qu’elle soit brutalement ou délicatement exprimée - expérience qui stimule constamment son complexe de masculinité.

Ajoutons encore une considération. Du fait de notre civilisation à caractère purement viril, il a été plus ardu pour les femmes d’accomplir toute sublimation qui satisferait pleinement leur nature, car toutes les professions courantes ont été le fait des hommes. Cela a dû encore influer sur le sentiment d’infériorité des femmes, car elles ne pouvaient naturellement pas égaler les hommes dans ces professions viriles et il apparut qu’il y avait un fondement à leur infériorité. Il m’est impossible de juger dans quelle mesure les motifs inconscients de la fuite devant la féminité ont été renforcés par la subordination sociale réelle des femmes.

On pourrait considérer la relation comme une interaction des facteurs psychiques et sociaux. Mais je ne puis que mentionner ici ces problèmes, car ils sont si graves et si importants qu’ils nécessitent une étude à part.

Les mêmes facteurs doivent avoir un effet totalement différent sur le développement de l’homme. D’une part ils provoquent un refoulement plus intense de son désir de féminité en ce qu’ils portent la marque de l’infériorité; d’autre part, il lui est de loin plus facile de les sublimer avec succès.

Dans la discussion ci-dessus, j’ai donné une forme à certains problèmes de la psychologie de la femme qui, en de nombreux points, diffère des vues courantes. Il est possible et même probable que le tableau que j’en ai brossé soit partial d’un point de vue opposé.

Mais dans cet article, mon intention première était d’indiquer une source possible d’erreurs, naissant du sexe de l’observateur, et ainsi de faire un pas en avant vers le but que nous nous efforçons tous d’atteindre: parvenir au-delà de la subjectivité du point de vue masculin ou féminin et obtenir un tableau du développement psychique de la femme qui soit plus fidèle à sa nature - avec ses qualités et ses différences spécifiques par rapport à celui de l’homme - que cela n’a été le cas jusqu’à ce jour.


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