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Un avantage : la maternité

(Karen Horney)

Si nous tentons de libérer nos esprits du mode de pensée viril, presque tous les problèmes de la psychologie de la femme apparaissent différemment.

La première chose qui nous frappe est celle-ci : c’est toujours - ou presque - la différence anatomique entre les sexes qui apparaît comme le point cardinal de la conception analytique; nous avons omis de considérer l’autre grande différence biologique, c’est-à-dire les rôles différents joués par l’homme et la femme dans la fonction de reproduction.

L’influence du point de vue viril sur la conception de la maternité est très clairement exposée par la théorie génitale très brillante de Ferenczi.

Son point de vue est que l’incitation réelle au coït, sa signification véritable, ultime pour les deux sexes, doivent être recherchées dans le désir de retourner dans le ventre de la mère. Pendant une période de conflit l’homme a acquis le privilège de pénétrer vraiment une fois de plus un utérus au moyen de son organe génital.

La femme, autrefois dans une situation inférieure, fut obligée d’adapter son organisation à cette situation organique et fut dotée de certaines compensations. Elle devait « se contenter » de substituts dans l’ordre des fantasmes et, par-dessus tout, de protéger l’enfant dont elle partage la félicité. Au surplus, ce n’est que par la naissance qu’elle a peut-être des potentialités de plaisir refusées à l’homme.

Selon ce point de vue, la situation psychique d’une femme ne serait certainement pas agréable. Elle manque de toute véritable pulsion fondamentale au coït; ou tout au moins toute satisfaction - même partielle - lui est interdite. S’il en est ainsi, la pulsion au coït et au plaisir dans le coït doit indubitablement être moindre pour elle que pour l’homme. Car c’est seulement indirectement, par des chemins détournés, qu’elle parvient à un certain accomplissement du désir primitif, c’est-à-dire en partie par le détour d’une transformation masochique et en partie par identification avec l’enfant qu’elle pourrait concevoir.

Cela ne constitue cependant que « des expédients compensatoires ». La seule chose dont elle tire un ultime avantage sur l’homme est le plaisir certainement très discutable de l’action d’accoucher. Arrivée là, moi-même - en tant que femme - je demande avec stupeur : et la maternité ?

Et la conscience psychologique bienheureuse de porter en soi une nouvelle vie ? Et le bonheur ineffable de l’espoir de la naissance du nouvel être? Et la joie quand il naît et qu’on le tient pour la première fois dans les bras ? Et le profond sentiment de plaisir et de satisfaction de le nourrir et le bonheur de toute la période durant laquelle le bébé a besoin de soins ?

Au cours d’une conversation, Ferenczi a émis l’avis que dans la période primitive de conflit se terminant si douloureusement pour la femme, l’homme victorieux lui impose la charge de la maternité et de tout ce qui y est impliqué.

Considérée du point de vue de la lutte sociale, la maternité peut certainement être un handicap. Il en est certainement ainsi à l’heure actuelle, mais cela est beaucoup moins certain que cela ne l’était à l’époque où les êtres humains vivaient plus près de la nature.

De plus, nous expliquons l’envie du pénis par ses rapports biologiques et non par ses facteurs sociaux ; au contraire, nous sommes habitués sans plus de difficulté à interpréter le sentiment de la femme d’être socialement désavantagée, comme la rationalisation de son envie du pénis.

Mais du point de vue biologique, la femme a, dans la maternité ou dans l’aptitude â la maternité, une supériorité psychologique indiscutable et non des moindres. Cela est clairement reflété dans l’inconscient de la psyché masculine, par l’envie intense de maternité qu’éprouve le garçon. Nous sommes familiarisés avec cette envie en tant que telle, mais on ne lui accorde guère la considération qui lui est due en tant que facteur dynamique.

Quand on commence (comme je l’ai fait) à analyser des hommes après une assez longue expérience d’analyses de femmes, on éprouve une étonnante impression devant l’intensité de cette envie de grossesse, d’accouchement et de maternité, aussi bien que devant l’envie des seins et de l’acte d’allaiter.

A la lumière de cette impression tirée de l’analyse, on doit naturellement rechercher si cette tendance masculine inconsciente à la dévalorisation ne s’exprime pas intellectuellement dans l’interprétation précitée de la maternité. Cette dévalorisation s’exprimerait ainsi : en réalité les femmes ont simplement le désir du pénis ; quand tout est dit et fait, la maternité n’est qu’une charge qui rend la lutte pour la vie plus âpre et les hommes peuvent être satisfaits de ne pas avoir à la supporter.

Quand Hélène Deutsch écrit que le complexe de masculinité chez la femme joue un bien plus grand rôle que le complexe de féminité chez l’homme, elle semble perdre de vue que l’envie de la masculinité est capable d’une sublimation plus heureuse que l’envie du pénis chez la fillette et qu’elle est certainement utile en tant que force pulsionnelle - sinon comme force pulsionnelle essentielle du développement des valeurs culturelles.

Le langage même désigne cette origine de la productivité culturelle. Dans les périodes connues de l’histoire, cette productivité a été indiscutablement et incomparablement plus grande chez les hommes que chez les femmes. La force de la pulsion créatrice des hommes dans chaque domaine n’était-elle pas due à leur sentiment de jouer un rôle relativement peu important dans la création d’êtres vivants, ce qui les a contraints constamment à une sur-rémunération dans la réussite?


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