De lignorance du vagin dans lenfance
(Karen Horney)
Freud édifie son point de vue sur une autre prémisse qui se rapporte aux zones érogènes. Il affirme que les premières sensations et activités génitales de la fille se situent essentiellement sur le clitoris. Il considère comme très douteux quil y ait une masturbation vaginale précoce et soutient même que le vagin demeure tout à fait « ignore ».
Pour décider de cette question très importante nous devrions une fois encore réunir des observations étendues et précises denfants normales. Dès 1925 Josine Müller et moi-même exprimions des doutes à ce sujet. En outre, la plupart des renseignements que nous recevons occasionnellement des gynécologues et des pédiatres sintéressant à la psychologie suggèrent que la masturbation vaginale est, dans les premières années de lenfance, au moins aussi fréquente que la masturbation clitoridienne.
Les différentes données qui étayent cette impression sont les suivantes : lobservation fréquente dirritations vaginales telles que rougeur et pertes, le fait relativement fréquent dintroduction de corps étrangers dans le vagin, les plaintes assez générales des mères affirmant que leurs enfants introduisent leurs doigts dans le vagin. Le gynécologue bien connu Wilhelm Liepmann a indiqué que son expérience la conduit à croire que, dans la première enfance et même dans les toutes premières années de la prime enfance, la masturbation vaginale est bien plus générale que la masturbation clitoridienne et que cest seulement dans les premières années de lenfance que le renversement se produit en faveur de la masturbation clitoridienne.
Ces impressions générales ne peuvent tenir lieu dobservations systématiques et ne peuvent en conséquence conduire à des conclusions définitives. Mais elles montrent que les exceptions que Freud lui-même admet semblent se produire fréquemment.
Notre but le plus normal serait dessayer de tirer cette question au clair à la faveur de nos analyses, mais cela est difficile. Au mieux, le matériel des souvenirs conscients de nos patientes ou les réminiscences qui naissent de lanalyse ne peuvent être considérés comme des preuves non équivoques car ici, comme partout ailleurs, nous devons prendre cil considération le travail du refoulement. En dautres termes, la patiente peut avoir de bonnes raisons pour ne pas se souvenir de sensations ou de masturbation vaginales, tout comme réciproquement nous devons être sceptiques au sujet de son ignorance des sensations clitoridiennes.
Une autre difficulté gît dans le fait que les femmes qui viennent en analyse sont précisément celles dont on ne peut attendre même un certain naturel à propos des processus vaginaux. Car ce sont des femmes dont le développement sexuel sest en quelque sorte écarté de la normale et dont la sensibilité vaginale est plus ou moins perturbée. Il semble en même temps que même des différences accidentelles dans le matériel jouent un rôle. Dans deux tiers environ de mes cas jai trouvé
1) Un orgasme vaginal net produit par masturbation manuelle antérieur à tout coït. Frigidité sous forme de vaginisme et sécrétion déficiente dans le coït (je nai vu que deux cas de cette sorte qui étaient sans équivoque possible). Je crois quen général la prévalence va à la masturbation manuelle clitoridienne et labiale.
2) Des sensations vaginales spontanées, pour la plupart avec une sécrétion notable, naissant de situations stimulantes inconscientes telles que : audition de musique, automobilisme, balancement, avoir les cheveux peignés et certaines situations de transfert. Pas de masturbation manuelle vaginale ; frigidité dans le coït.
3) Sensations vaginales spontanées produites par masturbation extragénitale, cest-à-dire par certains mouvements du corps, par un laçage étroit ou par des fantasmes sado-masochiques particuliers. Pas de coït en raison de langoisse écrasante qui naît chaque fois que le vagin doit être touché, que ce soit par un homme dans le coït, par un médecin au cours dun examen gynécologique, soit par le sujet elle-même par masturbation manuelle ou par toute injection prescrite médicalement.
Pour le moment, mes impressions peuvent se résumer comme suit dans la masturbation génitale manuelle le clitoris est plus souvent choisi, mais des sensations génitales spontanées résultant dune excitation sexuelle générale sont beaucoup plus fréquemment localisées dans le vagin.
Dun point de vue théorique, je crois quil faut attacher une grande importance à la fréquence relative des excitations vaginales spontanées même chez des patientes qui ignoraient lexistence du vagin ou nen avaient quune faible connaissance et dont lanalyse subséquente ne mettait pas en lumière des souvenirs ou dautre preuve dun attrait vaginal quelconque, ni aucune réminiscence de masturbation vaginale. Car ce phénomène amène la question de savoir si dés le début les excitation sexuelles nont pas pu sexprimer de façon perceptible par des sensations vaginales.
Pour répondre à cette question, nous devrions attendre davoir un matériel bien plus vaste que ne peut lavoir un seul analyste par ses propres observations. En attendant, un grand nombre de considérations semblent être en faveur de mon point de vue.
Il y a en premier lieu les fantasmes de viol qui se manifestent avant tout coït et même bien avant la puberté et qui sont assez fréquents pour quon leur accorde un plus grand intérêt. Je ne vois aucune possibilité de prendre en considération lorigine et le contenu de ces fantasmes si nous devons affirmer la non-existence de la sexualité vaginale.
Car ces fantasmes, en fait, ne coupent pas court aux idées indéfinies dun acte de violence par lequel on a un enfant. Au contraire, les fantasmes, les rêves, langoisse de ce type trahissent habituellement et sans équivoque possible une connaissance instinctive du processus sexuel réel. Le déguisement quils prennent est si varié que je nai besoin que den indiquer quelques-uns : les criminels qui entrent par effraction par les fenêtres ou les portes ; les hommes armés de fusils qui menacent de tirer les animaux qui rampent, volent ou sintroduisent quelque part (serpents, souris, mites) ; animaux ou femmes frappés de coups de couteaux les trains en gare ou dans des tunnels.
Je parle dune connaissance « instinctive » des processus sexuels, car nous rencontrons typiquement des idées de cette sorte - comme les angoisses et les rêves de la première enfance - à une période où il ny a pas encore de connaissance intellectuelle dérivant dobservations Ou dexplications fournies par autrui. On peut se demander si une telle connaissance instinctive des processus de pénétration du corps féminin présuppose nécessairement une connaissance instinctive de lexistence de vagin ou de tout autre organe de réception.
Je pense que la réponse est affirmative, si nous acceptons le point de vue de Freud « que les théories sexuelles de lenfant sont modelées sur la propre constitution sexuelle de lenfant». Car cela peut seulement signifier que la voie prise par les théories sexuelles des enfants est tracée et conditionnée par des pulsions et des sensations dorgane expérimentées spontanément.
Si nous acceptons cette origine des théories sexuelles qui personnifie déjà une tentative dédification rationnelle, nous devons dautant plus ladmettre dans le cas dune connaissance instinctive qui trouve une expression symbolique dans les jeux, les rêves et différentes formes dangoisse et qui na manifestement pas atteint la sphère du raisonnement et de la construction qui y prend place. En dautres termes, nous devons affirmer que la phobie du viol caractéristique de la puberté et les angoisses infantiles des petites filles sont fondées sur des sensations vaginales (ou les pulsions instinctuelles issues de celles-ci) qui impliquent que quelque chose doit pénétrer dans cette partie du corps.