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La négation du vagin

(Karen Horney)

Dès 1925, la psychanalyste Josine Müller avait émis des réserves concernant la méconnaissance primitive du vagin: ses propres observations cliniques l'avaient en effet amenée à suggérer qu'il devait exister des motions vaginales précoces chez la petite fille. Or Freud pensait que les premières sensations sexuelles éprouvées par l'enfant concernaient le clitoris et non pas le vagin. C'est là une des prémisses sur laquelle le père de la psychanalyse édifiait sa théorie de l'envie du pénis.

En 1933, Karen Horney reprend les idées que Josine Müller et elle-même ont longtemps défendues: cette prétendue ignorance du vagin jusqu'à la puberté n 'est selon elle que le résultat d'un refoulement extrêmement puissant; la masturbation clitoridienne serait plus tardive. En raison d'une angoisse fondamentale spécifiquement féminine, la fillette transférerait en effet, sur un mode défensif ses pulsions vaginales à l’organe sexuel externe, le clitoris.

Aussi le problème de la frigidité ultérieure serait-il, dans cette perspective, mal posé, si l'on s'en tient aux vues purement freudiennes du passage des excitations clitoridiennes au vagin: c'est le refoulement des motions vaginales et les craintes féminines touchant à la destruction du corps dans le coït œdipien qu'il faut interroger, si l'on veut découvrir «(le) seul facteur plus contraignant que la volonté de plaisir », notera ici Karen Horney.

Elle rappelle en premier lieu les théories de Freud sur la phase phallique, et leurs conséquences sur sa conception de la sexualité féminine : celle-ci est, en définitive, tout entière fondée sur le ressentiment et le désir de combler un manque essentiel. Cinq ans plus tard, dans Analyse terminée et analyse interminable, Freud réaffirmera ses positions en écrivant : « La négation de la féminité doit être sûrement un fait biologique, une part de la grande énigme du sexe. » Mais, avec Karen Horney et son hypothèse selon laquelle « la petite fille commence d'abord par être femme », c'est une autre ligne de recherches qui se trouve désormais indiquée pour explorer le « continent noir » de la psychanalyse: la sexualité féminine.

Les conclusions fondamentales auxquelles les investigations de Freud sur le caractère spécifique du développement féminin l'ont conduit sont les suivantes :

Premièrement, chez la petite fille, le développement précoce des instincts suit le même cours que chez le garçon, à la fois quant aux zones érogènes (dans les deux sexes un seul organe génital, le pénis, joue un rôle, le vagin demeurant ignoré) et quant au premier choix d'objet (la mère est pour les deux le premier objet d'amour).

Deuxièmement, les grandes différences qui existent néanmoins entre les deux sexes naissent du fait que la similitude de la tendance libidinale ne dépend pas des fondements similaires anatomiques et biologiques.

A partir de cette prémisse, il est logique et inévitable que les filles se sentent insuffisamment équipées pour cette orientation phallique de leur libido et qu'elles ne puissent qu'envier aux garçons leur don supérieur à cet égard.

A ces conflits avec la mère, que la fille partage avec le garçon, elle ajoute un conflit crucial qui lui est propre elle rend sa mère responsable de son manque de pénis. Ce conflit est crucial car c'est précisément ce reproche essentiel qui détourne la fille de sa mère et la fait se tourner vers son père.

Freud a choisi une phrase heureuse pour désigner la période d'épanouissement de la sexualité infantile, période de primauté génitale infantile chez les filles aussi bien que chez les garçons : la phase phallique.

Les conséquences de la phase phallique

Je puis imaginer que l'homme de science qui n'est pas familiarisé avec l'analyse, en lisant ce compte rendu, passerait sur cette phrase comme étant simplement l'une des nombreuses notions étranges et particulières pour lesquelles l'analyse attend du monde qu'il les comprenne.

Ceux qui acceptent le point de vue des théories de Freud peuvent seuls jauger l'importance de cette thèse particulière pour la compréhension de la psychologie de la femme en tant que formant un tout.

Sa portée globale naît d'une des découvertes les plus importantes de Freud, dont nous pouvons supposer qu'elle durera. Je veux parler de la compréhension de l'importance cruciale pour la vie ultérieure de l'individu des impressions, expériences et conflits de la prime enfance. Si nous acceptons cette proposition dans sa totalité, c'est-à-dire Si nous reconnaissons l'influence formative de l'expérience précoce sur l'aptitude du sujet à conduire son expérience ultérieure et la façon dont il le fait, les conséquences suivantes en résultent, tout au moins potentiellement quant à la vie psychique spécifique de la femme.

Avec le début de chaque nouvelle phase du fonctionnement des organes féminins la menstruation, le coït, la gestation, la parturition, l'allaitement et la ménopause - même une femme normale, comme l'a affirmé Hélène Deutsch, devra maîtriser des pulsions de tendance masculine avant de pouvoir adopter une attitude d'affirmation totale des processus qui s'accomplissent à l'intérieur de son corps.

Même chez les femmes normales (sans égard aux conditions de race, aux conditions sociales et individuelles), le fait que la libido adhère ou soit orientée vers des personnes de leur sexe se produit plus facilement que chez les hommes. En un mot, l'homosexualité serait incompréhensiblement et sans équivoque plus commune chez les femmes que chez les hommes. Confrontée aux difficultés en relation avec le sexe opposé, une femme retomberait franchement dans une attitude homosexuelle plus aisément qu'un homme. Car, d'après Freud, non seulement les années les plus importantes de son enfance sont dominées par un tel attachement à un être de son sexe, mais lorsqu'elle se tourne pour la première fois vers un homme (le père), ce n'est en général que par la voie du ressentiment. « Puisque je ne puis pas avoir de pénis, je veux un enfant en échange et "pour cela "je me tourne vers mon père. Du fait que j'en veux à ma mère pour l'infériorité anatomique dont elle est responsable, je l'abandonne et me tourne vers mon père.» Précisément parce que nous sommes convaincus de l'influence formative des premières années de la vie, nous sentirions comme une contradiction si la relation de la femme à l'homme ne gardait pas toute la vie une certaine nuance de ce choix imposé d'un substitut pour ce qu'elle désirait vraiment.

Le même caractère d'une chose éloignée de l'instinct, secondaire et indépendante, même chez les femmes normales, serait lié au désir de maternité, ou tout au moins se manifesterait plus facilement.

Freud ne manque pas d'admettre la force de ce désir d'enfants. A son avis, il représente d'une part l'héritage principal de la plus forte relation d'objet instinctuelle de la petite fille - c'est-à-dire la mère - sous la forme d'un renversement de la relation enfant-mère originelle.

D'autre part, c'est aussi le principal héritage de l'envie élémentaire, précoce, du pénis. Le point principal de la notion de Freud est qu'il considère plutôt le désir de maternité non comme une formation innée mais comme quelque chose qui peut être psychologiquement réduit à ses cléments ontogénétiques et qui tire son énergie originelle de désirs instinctuels homosexuels ou phalliques.

Si nous acceptons un deuxième axiome psychanalytique, à savoir que l'attitude de l'individu en matière sexuelle est le prototype de son attitude envers le reste de sa vie, il s'ensuivrait en fin de compte que la réaction tout entière de la femme devant la vie serait fondée sur un ressentiment contraignant souterrain.

Car, d'après Freud, à l'envie de pénis de la petite fille correspond le sentiment d'être radicalement désavantagée en regard des désirs instinctuels les plus vitaux et les plus élémentaires.

Nous trouvons ici le fondement typique sur lequel peut être édifié un ressentiment général. Il est vrai qu'une telle attitude ne s'ensuivrait pas inévitablement; Freud dit expressément que là où le développement se poursuit favorablement, la fille trouve sa voie vers l'homme et la maternité. Mais là encore ce serait en contradiction avec notre théorie et notre expérience analytiques, si une attitude de ressentiment si précoce et si profondément enracinée ne se manifestait pas très facilement - bien plus facilement comparativement aux hommes dans des conditions semblables - ou tout au moins n'était pas aisément mise en mouvement comme une vague de fond préjudiciable au sentiment vital chez les femmes.


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