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Comment Freud analysait

(Paul Roazen)

(5ème partie)

L’homme aux loups, Dora et quelques autres

En 1910, Freud disait déjà qu'il avait pris conscience du «contre-transfert» qui s'établit chez l'analyste « par suite de l'influence qu'exerce le patient sur ses sentiments inconscients ». Il était « presque enclin à penser que [analyste] doit reconnaître en lui ce contre-transfert et le dépasser ». A cette époque, il croyait qu'une auto-analyse permettrait de contrôler les inclinations personnelles de l'analyste. Mais dans les années vingt, l'analyse didactique devint la règle.

Au moins pendant un temps, Freud crut que pour l'analyste « il n'est pas suffisant [...] qu'il soit lui-même à peu près normal, il doit s'être soumis à une purification psychanalytique ». Mais la tendance au contre-transfert, aussi sérieuse qu'ait été la formation de l'analyste, ne peut jamais être totalement éliminée, car il est inévitable que le patient et l'analyste, comme n'importe quel couple d'êtres humains, agissent l'un sur l'autre d'une façon inattendue et même irrationnelle.

Freud espérait que « les interprétations [de l'analyste] [seraient] indépendantes de [ses] traits de caractère personnels et [atteindraient] leur but ». Il savait que la personnalité de l'analyste n'était pas « indifférente », et que «le facteur individuel [jouerait] toujours un rôle plus important en psychanalyse que dans tout autre domaine ». Mais ses analogies étaient peu réalistes, comme lorsqu'il déclare que ce «facteur individuel» est «quelque chose de comparable à ( l'équation personnelle) dans les observations astronomiques ».

Même s'il concédait que l'analyse avait certaines limites, il paraissait parfois se fonder sur des normes utopiques; il admettait qu'au cours du traitement d'un patient, peuvent se rencontrer « des moments où l'on est gêné par quelque considération personnelle - à savoir quand on est dangereusement tombé en dessous du niveau de l'analyste idéal ».

Cependant, tout au moins à la fin de sa vie, il reconnut que «les conditions particulières du travail analytique peuvent en effet être cause de ce que les défauts propres de l'analyste l'empêchent d'évaluer correctement ce qui se passe chez son patient et d'y réagir utilement ».

S'il a donc bien noté l'existence des sentiments de contre-transfert, il n'a pas développé ce sujet. Peut-être avait-il dans l'idée que les seuls troubles émotionnels importants étaient ceux de ses patients, et pas les siens.

Peut-être pensait-il que l'intérêt de ses contemporains pour le contre-transfert était excessif, mais alors, il est allé à l'extrême opposé. Le transfert était pour lui une sorte d'erreur, et ne devait logiquement pas se produire chez un analyste. Comme il le dit un jour: « Ce contre-transfert doit être complètement dominé par l'analyste; cela seul fera de lui le maître de la situation psychanalytique. » L'exigence en la matière de la psychanalyse d'aujourd'hui serait moins absolue, mais si un analyste est sérieusement sujet au contre-transfert, son « patient [...] n'est pas un véritable objet, mais seulement l'instrument fortuit qui sert à résoudre une situation conflictuelle » propre au seul analyste.

En conséquence, « la capacité de l'analyste à comprendre, à répondre, à tenir le patient en mains, à interpréter dans le bon sens » sera gêné. Le récit de cas le plus important de Freud, bien que composé en réponse à ses controverses avec Adler et Jung, éclaire un peu sa politique de clinicien.

Celui qui est désormais connu comme l'Homme aux loups - il avait souffert, dans sa petite enfance, d'une peur excessive des loups - fut suivi par Freud de 1910 à 1914, après quelques vaines tentatives de thérapie par d'autres méthodes, pour une grave inaptitude d'adulte, mais qui avait à faire avec la phobie infantile de l'homme.

A cet égard, Freud cherchait à prouver que l'importance générale de l'enfance n'était pas le produit du désir du patient d'échapper à la réalité actuelle, mais plutôt que la structure d'une névrose infantile pouvait être comprise dans les termes de la théorie freudienne des instincts. A l'époque de son analyse, le patient était un riche propriétaire terrien russe; puis il fut ruiné par la Révolution. En 1919, il revint à Vienne, et Freud lui prescrivit une autre analyse, qui dura quelques mois (et fut gratuite).

Dans les années vingt, l'Homme aux loups reprocha à Freud de lui avoir déconseillé de rentrer en Russie pour sauver sa fortune. Freud considérait qu'il s'agissait là d'une résistance a cette seconde analyse.) Il n'est cependant pas évident que cette plainte ait été en quelque manière justifiée. S'adaptant à sa nouvelle situation financière, l'Homme aux loups prit un modeste emploi dans une compagnie d'assurance viennoise, et de ce moment, fit partie intégrante de la vie psychanalytique.

Après ses deux analyses avec Freud, l'Homme aux loups en fit deux autres avec Ruth Mack Brunswick. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il a encore subi deux autres thérapies à Vienne, où il réside toujours; il est en contact avec plusieurs analystes intéressés par l'histoire de l’œuvre de Freud, et depuis quinze ans, un analyste américain fait tous les étés le voyage à Vienne pour mener avec lui des séances quotidiennes.

Un volume est récemment paru, qui comporte un essai autobiographique sur son enfance et sa jeunesse, ses souvenirs de Freud, le fameux récit que fit Freud de son cas, une contribution additive au compte rendu de Freud écrite par Ruth Mack Brunswick, et un essai sur l'Homme aux loups par Muriel Gardiner. De toutes ces contributions, la plus intéressante demeure le riche et fascinant récit de Freud.

Il y analyse en particulier un trouble de l'enfance à travers les souvenirs de l'adulte mature, en vouant un immense respect à la complexité de la vision infantile du monde. Ses interprétations du rêve aux loups sont magistrales; et sa reconstruction des toutes premières années de l'enfance de son patient, si elle n'est pas convaincante, présente, au moins pour l'époque, une audacieuse série d'hypothèses.

Comme on a pu le dire avec justesse: « Des écrivains médiocres feront penser d'une histoire vraie qu'elle a été fabriquée, tandis qu'un grand écrivain fera paraître comme une vérité l'histoire la moins plausible. » Freud vit l'Homme aux loups comme un être rongé par des conflits ambivalents avec son père et tous les futurs substituts du père.

Il pensait que cette peur infantile du père, et le désir concomitant d'obtenir de lui une satisfaction sexuelle dominèrent la vie ultérieure de son patient. (Cependant Freud curieusement, ne tint pas compte des pratiques sexuelles anales du sujet adulte.) Freud avait annoncé la « levée finale » des symptômes de l'Homme aux loups en 1914, et dit qu'il « se séparait de lui, le considérant comme guéri ».

Cependant, il concéda - contrairement à la doctrine de certains de ses disciples ultérieurs - qu'avec un patient aussi sérieusement atteint, « le traitement psychanalytique ne peut provoquer aucune révolution instantanée, ni porter les choses au même niveau qu'un développement normal: il ne peut qu'éliminer les obstacles et dégager le chemin, afin que les influences de la vie puissent se développer selon une ligne plus nette.

La première cure de l'Homme aux loups, qui dura quatre ans, fut exceptionnellement longue pour cette époque, et si Freud n'avait été qu'un observateur rigoureux, ne tolérant pas l'irrationalité, il n'aurait jamais gagné cette éternelle gratitude que lui voua son patient. En dépit de son propre athéisme et de sa conviction que des sentiments ambivalents envers le père étaient à la base de toute religion, Freud reconnut tout à fait l'utilité de la religion pour l'Homme aux loups dans sa jeunesse.

Freud écrivit un jour à Pfister: « D'un point de vue thérapeutique, je ne peux que vous envier d'avoir la chance de pouvoir susciter la sublimation dans la religion. » De surcroît, abasourdi par le souvenir qu'avait gardé l'Homme aux loups du suicide de son unique sœur - il avait alors pensé que la somme d'argent qu'il hériterait désormais de ses parents serait bien plus importante - Freud interpréta généreusement son avarice comme une défense contre d'autres sentiments qui lui auraient été alors insupportables.

Ruth Mack Brunswick était l'une des élèves les plus brillantes de Freud, et Freud lui adressa l'Homme aux loups en 1926, au moment où se déclencha chez lui une hallucination paranoïde concernant son nez. Psychiatre et tout particulièrement intéressée par la psychose, elle pensa que peut-être, la première analyse de l'Homme aux loups avec Freud l'avait « privé des types de solution névrotiques ordinaires », en rendant possible des genres de réactions plus primitifs.

Elle avait le sentiment que le déséquilibre qu'il avait présenté au milieu des années vingt avait été déclenché par le fait que Freud avait été dangereusement atteint par le cancer, insinuant qu'à l'encontre des buts de l'analyse, L'Homme aux loups ne s'était pas dégagé de l'influence de la personnalité de Freud.

Le récit que fait Brunswick du cas de l'Homme aux loups est rempli d'ingénieuses interprétations de rêves; rétrospectivement, on se demande cependant, en raison de son intérêt pour l'enfance de l'Homme aux loups, dans quelle mesure elle comprit ses propres sentiments à son égard. il est clair que le fait que Freud lui ait adressé ce cas célèbre constituait un cadeau personnel, un témoignage de sa considération pour elle, et une invitation à achever son interminable essai.

Dans l'analyse, elle mit délibérément à mal fantasme de l’Homme aux loups selon lequel il était le fils préféré de Freud; elle accentua le fait qu'il était absent de la vie sociale de Freud, souligna l'attitude purement professionnelle de ce dernier à l'égard de son ancien patient, le fait que l'Homme aux loups ne connaissait pas la famille Freud, et que d'autres avaient été en traitement avec Freud plus longtemps que lui.

En dehors de ses objectifs rationnels, Ruth Brunswick, qui était elle-même une patiente de longue date de Freud, a dû ressentir un intense sentiment de rivalité avec l'Homme aux loups. Ses relations avec Freud étaient si étroites qu'elle trouvait difficile de discerner quel rôle elles jouaient dans le traitement de ce patient.

Il est saisissant de constater que ce qui fut probablement la plus belle histoire d'amour de l’Homme aux loups, celle qu'il eut avec Freud et la psychanalyse, n'a à ce jour suscité ni débat ni interprétation. Se souvenant de son enfance, l'Homme aux loups trouvait curieux que « sans effort de [sa] part [il abandonna] sa religion si facilement ».

« La question est: qu'est-ce qui a rempli le vide ainsi créé? », se demandait-il, et il répondit: peut-être la littérature ou la peinture - sans mentionner que sa vie entière fut absorbée par la psychanalyse.

L'Homme aux loups a écrit des articles sur la philosophie et l'art vus sous un angle psychanalytique; il a même vendu quelques-unes de ses toiles à des analystes. Pendant des années, Freud collecta des dons d'argent pour son ancien patient qui, comme le dit Ruth Brunswick, « avait si bien servi les fins de l'analyse ».

(Il n'est pas non plus inconcevable que Freud se soit senti quelque peu coupable du revers de fortune qu'avait subi l'Homme aux loups.) Cet argent, l'Homme aux loups s'en servait aussi bien pour s'offrir de petits voyages que pour payer son loyer et ses dépenses médicales. Et au jour d'aujourd'hui encore, alors que la vie de l'Homme aux loups est devenue moins facile avec l'âge, écrire sur son expérience avec Freud lui a donné une raison de vivre.

Muriel Gardiner a déclaré: « L'analyse de Freud a sauvé l'Homme aux loups d'une existence d'infirme, et la ré-analyse du Dr Brunswick a triomphé d'une crise aiguë et grave, toutes deux ayant permis à l'Homme aux loups de vivre longtemps en assez bonne santé. »

Quoi qu'il en soit, et contrairement à certains de ses disciples, Freud avait l'esprit assez scientifique pour s'intéresser aux échecs autant qu'aux réussites thérapeutiques, et ce n est pas trahir sa pensée que de mentionner, parallèlement aux bénéfices que l'Homme aux loups a tirés de l'analyse, les déficiences qu'il n'a pu surmonter.

Il fit sans aucun doute plus de progrès avec Freud qu'avec les autres thérapeutes de l'époque, mais en fin de compte, peut-on dire qu'il a été aidé par les lumières de l'analyse? Ne l'a-t-il pas plutôt été par le soutien émotionnel permanent de Freud et du mouvement analytique?

Freud voulait être enseigné par ses erreurs, et il fit un long compte rendu d'un revers thérapeutique, le cas d'une jeune fille connue sous le nom de « Dora ».

Il confessa: « J'ignore quelle sorte d'aide elle avait voulu de moi, mais je promis de lui pardonner de m'avoir privé de la satisfaction de la débarrasser plus radicalement de son mal. Freud ayant choisi de présenter ses cas « sous forme de fragments » dans le but d'élucider certains problèmes particuliers sur lesquels il travaillait, il est difficile de reconstituer à partir de tel récit de cas les événements cliniques.

Alors qu'il étudiait la télépathie par exemple, il évoque à deux reprises un cas où il intervint activement en faveur d'un projet de mariage particulier, ce qui aujourd'hui paraîtrait curieux. il évoque « un jeune homme [qui] s'adressa à moi et me fit une impression particulièrement sympathique, de sorte que je lui donnai la préférence sur beaucoup d'autres ».

Ce patient avait eu une longue liaison avec sa belle-sœur (désignée dans l'écrit de Freud seulement comme « une femme mariée de son proche entourage ». L'un des résultats de son analyse avec Freud, selon le récit de ce dernier, fut que l'homme en question se libéra des entraves qui le liaient à une fille de classe sociale inférieure, « qui n'était pour lui qu'un souffre - douleur sur lequel il pouvait satisfaire tous les ressentiments et toute la jalousie qu'il éprouvait en réalité pour l'autre femme ».

Le patient tomba alors amoureux de sa nièce, la fille de son ancienne maîtresse. Quand le garçon prit la décision d'épouser cette jeune fille, Freud qui pouvait se montrer remarquablement affranchi des valeurs bourgeoises, « appuya son intention, qui correspondait à une issue irrégulière, mais toutefois possible, d'une situation difficile ».

La jeune fille, cependant, refusa la demande en mariage de son oncle. Sur ce, Freud conseilla de l'envoyer en analyse. (La façon dont Freud tourne les choses est la suivante: « il fut décidé qu'elle devait être analysée. ») Freud dit à l'analyste de la jeune fille (Hélène Deutsch) qu'il y avait un secret dans l'affaire, et que quand elle le découvrirait, elle devrait lui en parler. Environ une semaine plus tard, Deutsch vint chez Freud pour lui apprendre que non seulement le secret avait été dévoilé, mais qu'il y avait un autre secret dont il n'avait pas connaissance.

La jeune fille était évidemment au courant de la liaison de sa mère avec son prétendant. C'était ce que Freud avait voulu savoir. Mais il ne savait pas que la jeune fille avait un fantasme: elle pensait être le fruit de cette union illicite entre son oncle et sa mère - ce qui expliquait tout à fait son hésitation à l'idée d'avoir des relations sexuelles avec lui.

Freud écrivit: « La jeune fille avait inconsciemment parfaitement connaissance des relations qui avaient uni sa mère et son fiancé, et son attachement à se dernier était à mettre au compte du complexe d’œdipe.») Une fois averti du monde intérieur de la jeune fille, Freud laissa tomber l'idée du mariage.

Lorsqu'il écrivit ce cas pour la publication, il tenta de passer sous silence, sans aucun doute par discrétion, le lien de famille qui unissait les partenaires de l'éventuel mariage. Mais tout à la fin de son compte rendu, il y a un retour du dissimulé. Selon Freud, le patient choisit finalement pour femme « une jeune fille respectable, en dehors de son milieu familial ».

Or, jusqu'à ce point de son récit, il n'a fait aucune allusion au fait que l'un des amours du patient avait fait partie du « milieu familial ». Pour ce qu'il avait à dire de la télépathie - son patient avait eu l'occasion de consulter un graphologue - le compte rendu de Freud était assez explicite, mais en tant que récit de cas, ce n'est qu'une vignette.

Cela montre combien il pouvait être activiste dans sa pratique. Comme il l'écrivit un jour: « Les faits et gestes d'un patient dépendent aussi d'une combinaison de circonstances externes. Devrions-nous hésiter à modifier cette combinaison en intervenant convenablement? » Mais cette suppression du détail des relations familiales fait qu'il est pratiquement impossible de comprendre de quoi il s'agit.

En 1915, Freud avait énoncé comme un principe une règle à laquelle il n'était pas toujours capable de se conformer. « Avant de poursuivre, écrit-il pathétiquement dans le compte rendu d'un autre cas, je dois avouer que j'ai modifié le milieu du patient afin de préserver l'incognito des personnes concernées, mais que je n'ai rien changé d'autre.

Je considère qu'il est mauvais, quelque excellents que puissent en être les motifs, de modifier aucun détail dans la présentation d'un cas. On ne sait jamais quel détail pourra être relevé par un lecteur au jugement impartial, et l'on risque alors de l’égarer. »

Et en 1924, Freud ajouta une note à l'une de ses relations de cas où il avait déguisé son matériel: « Kartherina n'était pas la nièce mais la fille [...] La jeune fille, par conséquent, tomba malade après que son propre père eut tenté d'avoir avec elle des relations sexuelles. Des distorsions semblables à celle que j'ai introduite ici doivent être évitées dans un récit de cas. »

Quel que soit le tort que de telles distorsions puissent faire à l'avenir scientifique de la psychanalyse, le mouvement de Freud aurait rencontré de bien plus grands obstacles s'il avait pu être démontré que sa technique thérapeutique avait des résultats négatif. Freud reconnaissait qu'il était légitime de se demander si la psychanalyse pouvait faire du mal: « Si un bistouri ne coupe pas, il ne peut pas non plus servir à guérir. »

Mais comme la psychanalyse ne peut faire du bien que de manière limitée, Freud pensait qu'elle ne pouvait pas faire grand mal. Comme la chirurgie, elle fait mal pour des raisons constructives; qui plus est, Freud le maintenait, « l'activité d'un analyste sans formation fait moins de mal à ses patients que celle d'un chirurgien inexpérimenté [...] A ce que j'en juge, l'aggravation sérieuse ou durable d'un état pathologique n'est pas à craindre, même d'un usage inexpérimenté de l'analyse.

Les réactions importunes cessent après un temps [...] Simplement, l'essai thérapeutique était malvenu et n'a fait aucun bien au patient ». Freud était persuadé que « le patient n'a aucun préjudice à craindre quand le traitement est mené avec intelligence » . Il n'en reste pas moins que les analystes savent que l'état de certains patients se dégrade sous traitement.

Freud pensait que de tels patients avaient de très fortes tendances masochistes qui ruinaient le but thérapeutique; pour désigner leur comportement, il inventa la catégorie de « réaction thérapeutique négative ».

Même un catalogue minutieux des psychothérapies ayant mal tourné ne pourrait contredire le fait qu'elles demeurent sous-employées. Lorsqu'ils traitent des problèmes de technique, les analystes expérimentés citent souvent aujourd'hui la rigidité de la pratique des analystes comme la cause de la plupart des difficultés qu'ils rencontrent.

Alors les transferts s'accumulent, ou s'installe une réaction thérapeutique négative réfractaire; si l'analyste n'y peut rien, il vaut mieux qu'il ne s'en défende pas mais le dise honnêtement à son patient. Ici, le caractère de l'analyste joue nécessairement un rôle. S'il n'est pas trop narcissique, il adressera le patient à un autre praticien.

A ses débuts d'analyste, Freud n'était pas assez prudent dans sa façon de manier son invention; cependant, ses erreurs résultaient souvent de son ouverture d'esprit. Il pouvait voir une énorme influence sur ses patients. Il connaissait sa force: « Je n'ai trouvé en moi-même qu'un seul attribut de première qualité: une sorte de courage qui n'est pas touché par les conventions. »

Ses commentaires s'ancraient dans la mémoire de ses patients pour la vie. Une remarque qu'il fit à la fin d'une brève analyse de trois mois avant la Première Guerre mondiale est significative de son comportement: il complimenta sa patiente et lui dit que l'une des raisons pour lesquelles il avait eu plaisir à travailler avec elle était que dès qu'elle avait compris quelque chose, elle était capable d'en faire usage.

Freud supposait que ses patients avaient l'esprit fondamentalement sain, que comme lui-même, ils pouvaient au besoin tirer profit de la critique. Dans une lettre, il affirma un jour: « Les conditions optimum pour [la psychanalyse] existent lorsqu'elle n'est pas nécessaire - c'est-à-dire chez les gens bien portants. »

Bien qu'il ait été plongé dans le «monde souterrain » de l'inconscient, Freud gardait en les lumières de la raison la confiance que leur accordaient les philosophes. « Rien dans la vie en est plus onéreux que la maladie - et la sottise. »

L'idéal freudien d'une vie minutieusement contrôlée est très astreignant pour l'analyste: « Ce qui est donné au patient ne doit jamais être un affect spontané, mais toujours consciemment assigné, et en quantité plus ou moins grande selon le besoin; à l'occasion beaucoup, mais jamais de par le propre ics [inconscient] de l'analyste. Je considère cela comme la formule. En d'autres termes, on doit toujours reconnaître son contre-transfert et s'élever au-dessus de lui, c'est seulement ainsi qu'on est libre soi-même. »

Freud avait commencé sa carrière en jouant avec l'idée que « l'interprétation des rêves est comme une fenêtre par laquelle nous pouvons jeter un coup d’œil sur l'intérieur de cet appareil [mental] ». Bien qu'au cours des ans, sa terminologie et son intelligence des choses aient changé, sa tournure d'esprit fondamentalement rationnelle (demeura identique à elle-même. Dans l'Interprétation des rêves, il écrivait que « la psychothérapie ne peut suivre d'autre voie que de soumettre l'Ics. (inconscient) à la domination du Pcs. (préconscient) Dans les fameux termes de sa vieillesse: « Où était le ça, là doit être le moi. »

L' « instrument essentiel » du traitement psychanalytique était les « mots »; par l'établissement d'une distance rationnelle, le patient pouvait atteindre la maîtrise de soi. Freud, nous l'avons vu, visait en fin de compte un réordonnancement intérieur de la vie du patient plutôt que des changements manifestes dans son comportement: « La névrose semblerait résulter d'une sorte d'ignorance [...] Il y a savoir et savoir: il existe différentes sortes de savoirs, qui sont loin d'avoir la même valeur psychologique [...]

Il y a plus d'une sorte d'ignorance [...] Tout ce que nous avons à ajouter est que le savoir [en psychanalyse] doit reposer sur un changement intérieur chez le patient. Lorsque Freud prit en considération les problèmes de la philosophie sociale, il dit (dans la ligne de sa confiance en la puissance thérapeutique de la raison) que «les conditions idéales seraient évidemment une communauté d'hommes ayant subordonné leur vie instinctuelle à la dictature de la raison ».

Il avait d'abord pensé que la psychanalyse était un « art de l'interprétation ». Progressivement, il se désintéressa des souvenirs du patient pour se consacrer à ses résistances. Il admettait: « Je croyais alors [dans les années 1890] (j'ai depuis reconnu que je m'étais trompé) que j'avais accompli ma tâche quand j'avais informé mon patient du sens caché de ses symptômes. » Et il concluait: « Le patient n'a tien à gagner de la confrontation directe avec ses symptômes que lui imposerait le médecin. »

Cependant, en 1910 encore, nous voyons Freud faire l'une de ses stupéfiantes reconstructions afin de pousser un patient à terminer sa cure: « L'extravagant récit de Freud d'un événement que je n'avais jamais soupçonné (du moins consciemment) s'avéra [...] Freud m'avait sous-estimé. Il croyait qu'il pouvait tout me dire. »

De chaque individu, Freud exigeait le meilleur, et ses injonctions implicites avaient toujours pour but de forcer l'attention du patient, afin d'enrichir la séance suivante. Un de ses patients fit un jour l'acquisition, pour quatorze dollars, d'un beau livre sur Rome et le montra à Freud, qui convint qu'il était splendide. « Veillez à le mériter! » fait son seul commentaire.

Malgré son moralisme, il pouvait se montrer pragmatique, et au même patient, il dit que les fantasmes masturbatoires pendant les relations sexuelles étaient acceptables s'ils contribuaient à l'hétérosexualité.

Analyse signifiait pour Freud décomposition des problèmes. « L'unité de ce monde est pour moi quelque chose qui se comprend de soi, qui n'a pas besoin d'être souligné. Ce qui m’intéresse, c'est la séparation et le morcellement en parties constituantes de ce qui sinon ne serait qu'une boue primitive.».

S'opposant au type de traitement que Jung en était venu à préférer, il tenait pour certain que « dans la technique de la psychanalyse, il n'y a besoin d'aucun travail de synthèse particulier; l'individu le fait pour lui-même bien mieux que nous ne le ferions ». Il lui parut nécessaire de répondre à ceux qui s'inquiétaient de ce que l'on « donne peut-être au patient trop d'analyse et pas assez de synthèse ». Il pensait que « la psycho-synthèse [...] s'accomplit durant le traitement analytique sans notre intervention, automatiquement et inévitablement ».

La psychanalyse porte en elle, implicite, une morale qui lui est propre. Comme Freud l'expliquait un jour à un patient: « Le moi moral est le conscient, le moi mauvais l'inconscient. » (A l'adresse de ses lecteurs, il écrivit que ce n'était là qu'une vérité approximative.) Ailleurs, il dit: « Nous libérons la sexualité par notre traitement, non pas en sorte que l'homme soit désormais dominé par la sexualité, mais afin de rendre possible une suppression - un renoncement aux instincts sous l'action d'une instance plus élevée [...] Nous tentons de remplacer le processus pathologique par le renoncement. ».

Freud voyait la situation analytique comme « une lutte entre le médecin et le patient, entre la vie intellectuelle et la vie instinctive, entre l'intelligence des choses et l'envie d'agir ».


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