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Comment Freud analysait

(Paul Roazen)

(4ème partie)

L’honnête homme et le bon à rien

Dans l'idée de Freud, le respect de l'analyste pour la dignité du patient s'exprime non par une aide soutenue mais par la vérité: « Puisque nous demandons à nos patients la stricte vérité, nous compromettrions toute notre autorité en nous laissant prendre par eux en flagrant délit d'entorse à la vérité. »

Freud aimait les patients honnêtes et francs avec eux-mêmes, et il admirait aussi ceux qui savaient assumer leur souffrance; et malgré son objectif de neutralité, ses positions personnelles transparaissaient aux yeux de ses patients. En tant qu'analyste, Freud se conformait à la conduite standard qu'exigeait la courtoisie du dix-neuvième siècle, dont les futures générations de thérapeutes ne se montreront pas toujours dignes: « Un honnête homme oublie instantanément ce qui, dans les affaires privées d'autrui, ne lui semble pas digne d’être retenu. »

Etant donné l'époque où travaillait Freud, la plainte névrotique étant considérée comme une absurdité imaginaire ou une simulation volontaire, on peut dire qu'il était indulgent; tant qu'il n'était pas impliqué personnellement par un problème, il conservait cette tolérance. Néanmoins, il écrivit en 1903 que « les profondes malformations du caractère, les traits d'une constitution effectivement dégénérée, s'avèrent des sources de résistance qui peuvent difficilement être dominées.

A cet égard, la constitution du patient pose une limite générale aux effets curatifs de la psychothérapie ». Mais « en dépit de ces restrictions, le nombre de personnes auxquelles convient la cure psychanalytique est extrêmement important ». « Bon à rien » voulait vraiment dire quelque chose pour Freud, et il avait tendance à considérer qu'une analyse - qui était à ses yeux bien plus qu'une procédure médicale - constituait une distinction honorifique; ne pouvaient être aidées par la psychanalyse que les personnalités d'un certain niveau.

Jusqu'à un certain point, le patient était le promoteur d'un nouveau standard de morale, en ce qu'il s'était montré digne d'être traité par l'analyse. D'un autre côté, les espérances de Freud concernant la morale de ses patients étaient limitées par son jugement particulièrement sévère sur la nature humaine: « Le manque de mérite de l'être humain, même des analystes, m'a toujours fait grande impression, mais après tout, pourquoi les gens analysés devraient-ils être meilleurs que les autres? »

Dans une lettre au pasteur protestant Oskar Pfister, qui pratiquait l'analyse, il écrivait: « Les questions de morale me sont très étrangères [...] Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais j'ai trouvé peu de "bien" chez les êtres humains en général. Selon mon expérience, la plupart d'entre eux sont de la racaille, qu'ils souscrivent publiquement à telle ou telle doctrine morale ou à aucune [...] S'il faut parler de morale, je dirai que j'adhère à un haut idéal, dont la plupart des êtres humains sur lesquels je suis tombé sont fort malheureusement exclus. »

Quelques années plus tard, il décrivait à Lou Andreas Salomé ses propres « défauts, parmi lesquels une certaine indifférence au monde [...] Au fond de mon cœur, je ne puis m'empêcher d'être convaincu que mes chers compagnons les hommes, à quelques rares exceptions près, ne valent rien ». Hans Sachs décrivait Freud comme un homme « gentil mais sans douceur, bienveillant mais pas compatissant ».

Les positions de Freud en la matière n'allaient pas sans discrimination sociale, car par «bon à rien », il désignait parfois la « populace » ou la « racaille » de la société. Il semble s'être fatigué d'avoir affaire dans la clinique à ce qu'il considérait comme la crasse de la vie humaine. Cependant, il est toujours frappant de le voir recommander la tolérance, « même envers des personnes de peu de valeur », quand notre civilisation proclame que toute âme humaine a son importance propre et procède de la sainteté.

Malgré la nature de son travail et peut-être à cause d'elle, on dit de Freud qu'il « détestait les caractères pathologiques et les extrémistes quels qu'ils soient ». Il était dérouté par Dostoïevski, son rival dans l'exploration de l'âme humaine, dont il admirait tout particulièrement Frères Karamazov. Dans une lettre à Theodor Reik, il écrivit: « Une autre objection que j'élèverai contre lui est que sa clairvoyance était trop restreinte à la vie mentale anormale.

Considérez sa détresse étonnée devant les phénomènes de l'amour. Tout ce qu'il connaissait vraiment était le désir cru, instinctuel; la sujétion masochiste et l'amour sans pitié. Vous avez raison [...] de suspecter qu'en dépit de mon admiration pour l'intensité et le gigantesque talent de Dostoïevski, je ne l'aime pas vraiment. C'est parce que ma patience pour les natures pathologiques est épuisée dans l'analyse.

En art et dans la vie, je ne les supporte pas. » Et il ajoutait, par égard pour ses disciples: « Ce sont là des traits de caractère qui me sont personnels et n'engagent pas les autres. On comprend mieux dès lors pourquoi il préférait un écrivain de moindre importance (mais spirituel et anticlérical) comme Anatole France.

En partie parce qu'il refusait de prendre en analyse des patients qu'il trouvait détestables, Freud pouvait continuer à proclamer qu'il n'était pas nécessaire d'affectionner les patients pour leur venir en aide. Pour lui, l'analyste « essaye de donner à son patient une assistance humaine, dans la mesure où le lui permettent sa propre personnalité et le degré de sympathie qu'il ressent pour ce cas particulier ».

Dans les années 1890, avant les multiples déceptions qu'il éprouva par la suite, Freud considérait que sa méthode présupposait « un grand intérêt pour les événements pathologiques, mais aussi beaucoup de sympathie personnelle pour les patients »: « Je ne saurais m'imaginer étudiant dans le détail le mécanisme psychique d'une hystérie chez un sujet qui me frapperait par sa bassesse d'esprit et me répugnerait, et qui, le connaîtrais-je mieux, serait incapable de m'inspirer quelque sympathie humaine ».

Pour sa grande tolérance à l'égard des processus névrotiques, que les autres hommes de son temps jugeaient avec bien plus de sévérité, Freud semble décidément, selon les standards modernes, un moraliste. Dans sa pratique, il manifestait une nette préférence pour le genre de patients avec qui il avait choisi de travailler. il ne supportait pas ceux qui ne pouvaient pas être honnêtes, et par conséquent, ne trouvait aucun intérêt à traiter ceux qui souffraient de troubles du moi, tels que les délinquants. (Pourtant, il n'empêcha pas August Aichorn, un analyste de son cercle, de publier son étude de la délinquance, Wayward Youth.)

A l'un de ses élèves, il fit un jour cette remarque: votre patient est « manifestement un gredin qui ne vaut pas que vous vous dérangiez pour lui [...] Je suppose que vous allez le renvoyer ». Il parlait des délinquants comme s'ils n'avaient pas de moi; or, il avait dit: « Là où il n'y a pas de moi, l'analyse a perdu ses droits. » Freud savait qu'à l'époque où il écrivait, « les perversions sexuelles [étaient] frappées d'une proscription particulière, qui se répercute même sur la théorie et s'oppose à leur étude scientifique ».

Dans une lettre désormais célèbre adressée à la mère d'un homosexuel, il la rassure: « L'homosexualité n'est certes pas un avantage, mais ce n'est rien dont on doive avoir honte, ni un vice ni un avilissement; elle ne peut être classée parmi les maladies; nous la considérons comme une variante de la fonction sexuelle, produite par un certain arrêt du développement sexuel. Bien des individus hautement respectés des temps anciens et modernes ont été des homosexuels, et parmi eux quelques-uns des plus grands hommes (Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci, etc.). C'est une grande injustice que de poursuivre l'homosexualité comme un crime - et aussi une cruauté. » Si son fils est « malheureux, névrosé, déchiré par les conflits, inhibé dans sa vie sociale, l'analyse lui apportera l'harmonie, la paix de l'esprit, une pleine efficacité, qu'il demeure homosexuel ou en soit changé ».

Freud considérait l'homosexualité comme inoffensive chez une personne d'un noble caractère. Mais à l'occasion, devant un analyste qu'il connaissait mieux que la mère de cet homosexuel, il se montra bien plus libre d'exprimer son sentiment de dégoût Pas plus que les autres, il ne pouvait atteindre tout à fait l'idéal et considérer que rien d'humain ne lui était étranger. A propos d'un homosexuel, il écrivit que « dans le pire des cas, on expédie de tels gens sur un bateau [...] de l'autre côté de l'océan avec un peu d'argent, disons en Amérique latine, et on les y laisse chercher et trouver leur destin ». (Notons que quel que soit le mal qu'il pensait de ces sujets, il n'allait pas jusqu'à suggérer de les envoyer aux Etats-Unis, qu'il haïssait.)

Il nota un jour ce phénomène clinique: « Celle qui a été jusqu'ici une brave femme, travailleuse et fidèle à ses devoirs, ne parlera pas mieux d'elle-même au cours de sa mélancolie que celle qui, en vérité, ne vaut rien; peut-être même la première a-t-elle plus de chances de faire une mélancolie que l'autre, dont nous non plus ne pourrions rien dire de bon. » En une autre occasion, il remarqua que tel patient dépressif était « de toute évidence une personne de valeur, qui méritait d'être traitée plus avant ».

Néanmoins, dans l'ensemble, Freud regrettait d'avoir à conclure que « seuls quelques rares patients valent la peine que nous prenons pour eux, en sorte que s'il ne nous est pas permis de prendre une position de thérapeute, nous devons nous estimer heureux d'avoir appris quelque chose de chaque cas». Alors qu'une dépression entraîne un surcroît d'auto-reproches, une intériorisation grandissante des conflits, la difficulté avec les homosexuels, pour Freud analyste, consistait en ce que les conflits n'avaient plus lieu entre différentes instances psychiques du patient mais entre ses instincts et la société.

Malgré son intérêt pour la théorie de la bisexualité, il avait tendance à prendre une position de « tout ou rien »à l'égard de l'homosexualité. Dans le débat qu'il engage à propos de Léonard, il évoque la passivité comme « une situation dont la nature est sans doute aucun homosexuelle », une revendication secrète; affirmer que Léonard était « émotionnellement homosexuel » ne dépeint qu'un trait d'un homme qui devait avoir de multiples facettes.

Freud avait ses idées personnelles quant à l'origine de l'homosexualité masculine. Mais peut-être serait-on surpris de le voir si facilement se trouver d'accord de ce que « l'assertion selon laquelle grandir parmi les femmes ne conduit pas un homme à éprouver un intense sentiment d'amour pour les femmes mais le mène souvent à l'homosexualité est correcte », si l'on se souvient qu'il avait lui-même six sœurs, une mère dominatrice, un vieux père et un frère beaucoup plus jeune.

Certains analystes du cercle freudien faisaient objection aux sentiments personnels de Freud concernant les dérèglements sexuels. « Lorsque Freud déclara que la perversion est le négatif de la névrose, Stekel et Adler exprimèrent leur désaccord; pour eux, la perversion n'était rien d'autre qu'une forme de névrose. » Alors que Freud tentait d'exclure la perversion (sauf si le sujet était de plus malheureux) du champ de la psychanalyse, quelques-uns de ses disciples étaient plus impatients d'élargir l'empan de leur thérapie.

Freud se sentait mis en danger par l'homosexualité masculine, et manifestait par conséquent de l'intolérance à son égard. Un jour, Paul Federn souligna par exemple l’« agréable impression » qu'avait fait sur lui un patient souffrant de « perversion polymorphe ». Le même homme parut à Freud « un porc totalement abject, un cas de sexualité infantile démesurément enflée; nous sommes si refoulés, ajouta-t-il, que lorsque nous sommes confrontés à ça, nous éprouvons de l'aversion » Pour au moins un cas d'homosexualité féminine, il considéra qu'il s'agissait d'une affaire privée.

La femme en question, se sentant coupable et dépressive à la suite des propositions que lui avait faites une autre femme, avait tenté de se suicider; après un an d'analyse chez Hélène Deutsch, elle était libérée de son angoisse mais manifestement homosexuelle, et Freud considéra qu'il convenait d'arrêter en ce point l’analyse.

Bien qu'il « n'ait jamais été disposé à interrompre ses vacances pour raison professionnelle », Jones nous dit qu'il « ne put rejeter un homme de la valeur de Mahler »quand ce dernier se tourna vers lui pour lui demander de l'aide. S'étant retrouvés dans un hôtel, « ils passèrent quatre heures à flâner en ville en menant une sorte de psychanalyse ».

Freud pensait que la « santé », quelle que soit la signification de ce terme, devait être distinguée de la valeur d'un homme. Son argument était qu’« existent des gens en bonne santé comme des gens en mauvaise santé qui ne sont bons à rien dans la vie. » Pour lui, les « bons à rien» n'étaient pas aptes à l'analyse, pas plus que la méthode ne pouvait « s'appliquer à des gens qui ne se sentent pas poussés vers elle par leur souffrance ».

D'un côté, il a toujours maintenu que « la thérapie psychanalytique a été inventée par et pour le traitement de patients manifestant une inaptitude permanente à l'existence, et son triomphe a consisté à rendre à un suffisamment grand nombre d'entre eux une aptitude permanente à l'existence ». Mais par ailleurs, il a très tôt noté que la cure était contre-indiquée pour « ces patients qui ne possèdent pas un niveau raisonnable d'éducation et dont le caractère n'est pas assez sûr ». Il constatait « avec plaisir que c'est justement aux personnes de la plus grande valeur, aux personnalités les plus cultivées que la psychanalyse peut plus efficacement venir en aide ».

La principale marque distinctive entre les patients analysables et ceux qui ne le sont pas était pour Freud la capacité à établir un transfert sur l'analyste. Il avait senti que les transferts nés de l'analyse étaient moins puissants et plus maniables que ceux qu'il avait rencontrés lors de ses expériences passées avec l'hypnose. Bien que l'analyse puisse déclencher de puissantes émotions, il écrivait: alors que je soignais « l'une de mes patientes les plus dociles »par l'hypnose, « elle me jeta, à son réveil, les bras autour du cou. L'arrivée inopinée d'une personne de service nous épargna une discussion pénible, mais de ce moment, nous renonçâmes, par un accord tacite, à poursuivre le traitement ».

Contrairement à Breuer, il ne se reprocha pas cet épisode, pas plus qu'il ne l'interpréta en termes personnels: « J'étais assez modeste pour ne pas attribuer l'événement à quelque irrésistible charme de ma personne, et pensais avoir désormais saisi la nature du mystérieux élément à l’œuvre dans l'hypnose. Pour le mettre hors circuit, ou tout au moins pour l'isoler, il fallait abandonner l'hypnose. »

La méthode de Freud reposait sur la force de l'égoïsme humain; il considérait que grâce à cet égocentrisme du patient, l'analyste, qui demeure distant, pouvait devenir un personnage important dans ses pensées. La psychanalyse vise au réajustement interne des conceptions du patient. Lorsque Freud écrivait que la cure psychanalytique était « principalement [...] effectuée par l'amour », il ne faisait pas allusion aux sentiments de l'analyste pour son patient mais plutôt à la capacité de ce dernier de déplacer sur l'analyste une énergie émotionnelle.

Les réactions de transfert étaient la répétition de situations de frustration passées et refoulées, et Freud entendait que le processus analytique se montre capable de réactualiser ces problèmes. En conséquence, « dans le progrès d'une analyse, le patient n'est pas le seul à reprendre courage, sa maladie aussi ».

Sandor Ferenczi et Otto Rank soulignaient dans les années vingt que tout dans le traitement a une signification transférentielle. Mais Freud fut le premier à considérer le transfert comme la voie qui conduit à ce qu'il pensait être le passé le plus éloigné et la vérité: « Le patient n'a aucun souvenir de ce qu'il a oublié et refoulé, et ne fait que le traduire en actes. Ce n'est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d'action. Le malade répète évidemment cet acte sans savoir qu'il s'agit d'une répétition [...] la répétition est le transfert du passé oublié non seulement à la personne du médecin mais également à tous les autres domaines de la situation présente. »

Dans une analyse, « le transfert oppose au traitement la plus forte résistance »; « toutes les forces qui ont provoqué la régression de la libido se dresseront comme" résistances" contre le travail de l'analyse, en sorte de maintenir l'état des choses. C'est de son analyse du transfert des adultes que Freud a construit son idée de l'enfance.

Il préférait en général traiter un patient lorsque ses « expériences pathogènes appartiennent au passé, en sorte que son moi se trouve à une certaine distance d'elles ». Pour ses élèves étrangers en particulier, le passé restait à l'extérieur, en contraste avec leur situation actuelle d'immigrants. Freud tenta de prendre en compte la critique de Jung, qui soulignait « la tendance des névrosés à exprimer leurs intérêts actuels par des réminiscences et des symboles issus du passé le plus reculé ».

Mais il ne voyait pas quel intérêt pouvait avoir pour les patients de projeter leurs ennuis actuels sur le passé, et par conséquent, beaucoup de manifestations de transfert lui échappèrent, que les thérapeutes d'aujourd'hui relèveraient sans peine. Plutôt que d'interpréter l'interaction en œuvre entre le patient et l'analyste, il est souvent plus aisé pour les deux partenaires de parler du passé éloigné. Cependant, Freud prenait généralement en compte les réalités actuelles auxquelles étaient confrontés ses patients; par exemple, il connaissait la plupart du temps le milieu social auquel ils appartenaient. Néanmoins, il ne soulignait pas particulièrement les contacts réels qu'il avait avec ses patients.

On dit que dans les années 1890, il « entretenait des relations sociales sans restriction avec ses patients », et avec certains d'entre eux, il continua de prendre des libertés à l'égard de ses fonctions d'analyste tout au long de sa vie - bien qu'il recommandât aux autres la neutralité: « Le médecin doit demeurer impénétrable pour ses patients, et, tel un miroir, ne faire que refléter ce qu'on lui montre » « La froideur émotionnelle de l'analyste [...] crée les meilleures conditions pour les deux parties. »

Il arriva même à Freud de faire servir un repas à un analysant, mais il pensait que de tels actes de sa part étaient indépendants de l'analyse elle-même; il tenait pour acquis que l'analyste apporte son soutien au patient, mais il n'écrivit rien à propos de cet aspect de sa technique.

La question de l'impact de la personnalité de l'analyste sur le processus thérapeutique n'est pas posée dans l'œuvre de Freud avant une date fort avancée. Car concéder une certaine importance à la personnalité réelle de l'analyste, comme différente du rôle spécifique que lui avait attribué Freud dans son processus, aurait ravivé la question de la suggestion. Comme l'écrivit un analyste en 1956: « L'accentuation croissante et diverse du rôle joué par la personnalité de l'analyste dans l'établissement de la nature du transfert individuel implique aussi la reconnaissance d'inévitables tendances à la suggestion au sein même du processus thérapeutique. »

Freud avait conseillé aux analystes de conserver une attitude de froideur émotionnelle afin que la charge revint alors au patient d'attirer, avec l'histoire de sa vie, l'attention et l'intérêt de l'analyste. Lui-même réussissait à provoquer immédiatement des transferts massifs. A cause de sa réputation, et sans faire le moindre geste, il devenait pour le patient une force avec laquelle il fallait compter. Mais en l'absence d'une telle participation du patient, l'analyste en est réduit à fonctionner de manière assez étrange, en pensant que tout ce qui est dit dans l'analyse se rapporte à lui.

La réalité, cependant, est parfois si dépassée par le transfert qu'aux yeux d'un patient, même le moins doué des analystes peut devenir un dieu. Il est alors tentant de considérer la subordination infantilisée des patients comme justifiée dans la réalité, et d'interpréter leurs sentiments hostiles comme l'expression d'un transfert négatif.

Freud, cependant, exprima l’espoir optimiste que « le médecin sera assez modeste pour ne voir dans toutes ces louanges qu'une expression de la satisfaction que procurent au malade les espérances qu'il lui donne et l'effet de l'élargissement de son horizon intellectuel par suite des surprenantes perspectives de libération qu'ouvre le traitement.

De plus, mise à part la question du transfert, la position analytique de l'écran immaculé a des avantages. Car si la neutralité analytique peut entraver la spontanéité du thérapeute, elle protégera aussi le patient du sadisme de l'analyste. L'intervention active, si c'est là l'opposé de la neutralité, peut en effet provoquer des dégâts bien plus graves que n'importe quelle autre méthode. Mais dans certains cas, la passivité semble vraiment agressive, et la situation analytique classique contient en soi des éléments cachés de suggestion qui peuvent devenir manipulation.

Les patients de Freud témoignent de la sensation de sécurité qu'ils éprouvaient lorsqu'ils travaillaient avec lui. il s'entendait probablement mieux avec ceux qui avaient pour lui une grande admiration, qui étaient conscients d'avoir le privilège d'être en présence d'un grand homme. Certains d'entre eux le considéraient comme un sauveur. Quelqu'un a déclaré que sans Freud, il serait devenu un raté ou se serait suicidé.

Mais les analyses au long cours peuvent conduire les patients à un état de régression dont il faudrait longtemps pour les sortir. Très tôt, Freud a mentionné « la difficile tâche de résoudre ce transfert, de rendre le patient à nouveau indépendant ». Un moyen de venir à bout de cette surestimation consiste pour l'analyste à être naturel; mais bien que Freud ait été « simple et libre » dans sa pratique, ce n est pas ce qu'il attendait des autres analystes.

Dans les années trente, Hélène Deutsch suggéra, au cours d'une réunion en petit comité chez Freud, que vers la fin de l'analyse, ce serait une bonne idée que l'analyste prenne une part active à la résolution du transfert. « Comment? »demanda Freud. « En montrant qu’il n'est pas parfait, répondit-elle. Freud n'aima pas du tout cette idée, et il répliqua, irrité: « Vous voulez dire en montrant non seulement que le patient est un porc mais que je le suis également? »

Cependant, une patiente qu'il admirait raconte qu'à un certain moment de son analyse, il lui reprocha de perdre son sens critique, lui indiquant qu'il ne tomberait pas dans le piège le plus grossier que comportât la forme de traitement qu'il avait inventée - la suggestion.


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