Comment Freud analysait
(Paul Roazen)
(2ème partie)Chercheur ou praticien ?
Malheureusement, la cherté de la cure psychanalytique a entretenu chez les patients des espoirs insensés. Cependant, au début de sa pratique analytique, les honoraires de Freud n'étaient pas très élevés; et en 1913, il écrivait que l'analyste « a le droit d'affirmer que son dur travail ne lui permet jamais de gagner autant que d'autres médecins spécialistes ».
Il était d'une rare honnêteté s'agissant d'argent; aux tout premiers temps de sa pratique médicale, il notait: « J'ai remarqué que, sur un certain nombre de malades que j'avais à visiter, les seules visites que j'oubliais étaient celles que je devais faire à des malades gratuits ou à des confrères malades. »
En conséquence, quand il établit les dispositions à prendre pour la cure analytique, il fût clair sur le côté financier des choses. Il pensait que le sacrifice financier qu'impliquait le paiement constituerait pour le patient une privation qui l'inciterait à progresser dans le travail analytique.
Sauf exception - nous en avons relevé plus haut -, Freud aimait à être payé pour ses services. Quand un ancien patient lui envoya des coupures de presses témoignant du succès croissant de la psychanalyse dans le monde, Freud ne répondit que brièvement et sans exprimer le moindre intérêt pour la vie présente de son malade.(Il essayait aussi de détourner ses patients de la dépendance qu'ils manifestaient vis-à-vis de lui.)
Il encourageait ses disciples à se montrer honnêtes dans les questions d'argent, et fut évidemment choqué de découvrir, dans les années vingt, qu'un analyste viennois demandait à ses collègues un pourcentage sur les honoraires que leur versaient les patients qu'il leur adressait. Après une vive discussion, il fût établi que Freud désapprouvait de telles pratiques. Il était sensible au fait qu'un patient riche était en mesure de payer ses dettes et pouvait éventuellement se proposer d'aider le mouvement analytique.
Dans les années vingt, il adressa l'écrivain américain Thomas Wolfe à l'un de ses disciples parce que le romancier ne pouvait pas payer les honoraires qu'il demandait; et le disciple, pour les mêmes raisons, adressa encore Wolfe à un autre analyste. Dans les années trente, Freud prenait à ses patients vingt-cinq dollars la séance, bien que beaucoup d'entre eux aient été analysés à un moindre prix; et il pensait alors que tout analyste avait l'obligation de prendre un certain nombre de patients gratuitement.
Il recevait chacun de ses patients tous les jours, six jours sur sept, exception faite pour le dimanche; il prenait également un mois ou plus de vacances d'été. La semaine analytique de cinq séances, qui devint une habitude pendant un certain temps aux Etats-Unis, a une origine accidentelle qui se situe en 1921. Freud, qui s'est alors engagé à accepter six nouveaux patients, découvre qu'il n'a de temps que pour cinq d'entre eux. il suggère que l'un d'eux aille chez Rank, qui pratique des tarifs inférieurs aux siens, mais tous refusent. Abraham Kardiner s'en souvient: « Nous passâmes tous une fort mauvaise nuit, car nous ne savions pas ce que Freud avait l'intention de faire.
Allait-il saisir l'un d'entre nous au col pour le jeter dehors ou réussirait-il à trouver un arrangement plus cordial? Le lendemain, à trois heures, nous avions tous rendez-vous chez lui, et il nous annonça qu'il avait trouvé une solution heureuse. Sa fille Anna, dit-il, s'était révélée un génie mathématique. Elle avait découvert que cinq fois six égalaient trente, que six fois cinq égalaient aussi trente, en sorte que si chacun d'entre nous voulait bien renoncer à une heure par semaine, il pourrait nous recevoir tous les six. Ce fut le début des semaines de cinq séances.
En 1921, Freud avait neuf patients, et parmi ces six nouveaux patients, cinq étaient américains; cependant, il ne réduisit pas à cinq le nombre des séances qu'il accordait aux autres. Aux yeux des Américains, il était donc clair qu'il préférait donner son temps aux Européens. En 1930, il continuait à appliquer son programme de six séances par semaine et par patient, bien que dans ses dernières années, il ne reçut que quatre patients par jour.
Il avait « franchement horreur d'attendre », et n'aurait pas pu recevoir tous ses patients s'ils n'avaient été ponctuels. On dit qu'il ne les faisait jamais attendre, et donnait à chacun «exactement cinquante-cinq minutes » de son temps. Pour lui, la ponctualité d'un patient n'était pas anodine. il réprimandait celui qui était en retard, tout en interprétant ce retard comme un signe de résistance.
Dans tous les cas, une séance manquée était due. Ses disciples l'ont suivi sur cette question de l'importance de la ponctualité. Et du radical Wilhelm Reich, on dit qu'il était incapable de supporter d'attendre. La relation analytique était sur ce point formelle, et n'était pas censée être sporadique ou libre et facile.
Au début, il arrivait que Freud n'allonge un patient qu'une ou deux fois, et en une occasion (avec Wilhelm Stekel), neuf séances constituèrent une analyse entière. En 1903, il pensait qu'une analyse pouvait durer « longtemps, de six mois à trois ans, pour un traitement efficace », et il espérait ainsi prévenir de futures réactions névrotiques chez ses patients. En 1913, il expliquait qu' « une psychanalyse exige toujours beaucoup de temps (de six mois à un an) plus que ne le souhaiterait le malade ».
En 1930, l'un de ses élèves estimait « la durée moyenne d'une cure analytique à un an ». Avec le temps, cette durée s'étendit considérablement, et en 1932, Freud notait: « il y a aussi des gens gravement handicapés, que l'on conserve toute leur vie sous surveillance analytique et qu'on reprend en analyse de temps en temps. »
Il est difficile de généraliser quant à la durée des analyses avec Freud, car déjà dans l'Interprétation des rêves, il parle d'un patient qui se trouve dans sa cinquième année d'analyse, et en 1915, il avait un patient en analyse depuis quatre ans. Il nen est pas moins vrai qu'à ses débuts, il voyait les patients pendant des périodes relativement courtes; et jusque tard dans sa carrière, quelques mois de traitement lui ont souvent parus suffisants. Une fois, il adressa un cas d'impuissance à Reich avec cette directive: « Impuissance, trois mois. »
A la fin de sa vie cependant, il gardait les patients plus longtemps, six ans pour plusieurs d'entre eux, en partie à cause de sa maladie, et en partie parce qu'en vieillissant, il prenait moins plaisir à faire de nouvelles connaissances. Par ailleurs, s'il tombait sur un patient assez riche pour lui payer ses honoraires, intéressé par la psychanalyse mais pas trop ennuyeux, il lui était plus facile de poursuivre la cure.
De plus, il était déçu par les résultats obtenus avec quelques-uns de ses anciens patients, dont la cure avait pourtant paru être une réussite; peut-être, songeait-il, de plus longues analyses seraient-elles plus sûres. Comme on lui demandait un jour « si l'analyse était un processus fini ou infini », il hésita et répondit à voix basse, après une pause: « Je le crois - infini. »
En 1926, Freud écrivait pour sa défense que « les cures analytiques réclament des mois, voire des années: une magie aussi lente perd de son caractère miraculeux. » Mais on peut se demander si de très longues analyses se justifient. Si, par exemple, un patient reste en analyse pendant huit ou dix ans, ne peut-on légitimement se demander si, en admettant qu'il ait réellement besoin d'une aide aussi considérable, un soutien plus direct que l'analyse n'aurait pas été préférable?
Les longues analyses produisent une dépendance difficile à rompre. De plus, d'un patient ayant investi une petite fortune dans l'analyse, on peut difficilement attendre une attitude objective quant aux bénéfices qu'il a pu en tirer: il sera ou excessivement soumis ou inutilement déçu. Les analyses freudiennes, relativement brèves, permettaient au moins au patient de conserver son indépendance, ce qui était à l'origine l'un des buts de l'analyse.
Mais savoir quelle doit être la durée d'une analyse n'était pas pour Freud une question importante. il pensait avant tout au progrès de la science. La maladie pouvait ouvrir la voie au savoir, et il avait inventé un moyen d'utiliser ce savoir pour servir la cause de la science. Ce qui l'intéressait avant tout était de favoriser la compréhension de la psychologie humaine - d'où l'impersonnalité qui caractérise la cure analytique.
Néanmoins, la technique de Freud n'était pas dénuée de tout soutien aux patients. il est certain qu'il manifestait pour eux un intérêt professionnel considérable, et se souvenait parfaitement des événements de leur vie. Mais on ne s'étonnera pas de les entendre dire qu'ils n'ont jamais pu savoir sil les aimait bien ou pas du tout; son but était en effet d'être tout à fait impersonnel, et un ancien patient en déduisit qu'il était naturellement froid.
Pour certains, les premiers rendez-vous avec Freud étaient plutôt inquiétants, car sil avait assurément du charme, il était brutal dans ses manières. Cependant, il était très humain dans sa technique, et nombre de patients témoignent de leurs excellentes relations avec lui. Il parlait de lui-même avec naturel, et son attention était rarement en défaut. Il se montrait chaleureux et intéressé. Beaucoup de ses anciens patients se demandèrent plus tard où les nouveaux analystes new-yorkais avaient bien pu pêcher leur technique.
Il était bien trop humain pour traiter ses patients comme de simples objets de recherche scientifique. Cependant, il découvrait tant de choses qu'il était fasciné par ce qu'il déterrait, à l'exclusion du reste. il écrivait que « l'un des titres de gloire de la psychanalyse est de faire agir de concert la recherche et le traitement [...] », tout en sachant que lintérêt scientifique pouvait aussi gêner le travail clinique.
Il était préoccupé par ce conflit entre la recherche et la thérapeutique dans l'analyse. Dans ses vieux jours cependant, la balance penchait plus du côté de la sauvegarde de la science que du côté de la cure: « Je veux seulement être sûr que l'on empêchera la thérapie de tuer la science. » En fin de compte, le chercheur scientifique l'emportait sur le praticien.
Il ne cessait de répéter que l'analyste doit « être capable de renoncer à une ambition thérapeutique à court terme ». Peu à peu, écrivait-il, « la recherche scientifique redevient [comme dans sa jeunesse] le centre d'intérêt de ma vie ». Il militait pour « l'application massive de notre thérapeutique », sans toutefois méconnaître que cela « nous obligera à allier à l'or pur de la psychanalyse le cuivre de la suggestion [...] Mais quelle que soit la forme que prendra cette thérapie du futur [...] ses ingrédients les plus efficaces et les plus importants resteront ceux qu'elle empruntera à la psychanalyse au sens strict et non tendancieux ».
Sa pratique, croyait-il, convenait parfaitement à la recherche, même si elle ne convenait pas tout à fait à la thérapeutique. Certains de ses patients en ont conclu qu'il était moins intéressé par la guérison que par la possibilité de faire des découvertes. Le traitement en lui-même n'est pas l'alpha et loméga de la médecine; Freud pensait que les problèmes de prévention et de soin se résoudraient d'eux-mêmes quand seraient suffisamment explicités la nature du mal et les forces en jeu.
Dès 1912, il écrivait dans une lettre: « L'intérêt de la psychanalyse ne réside certes pas dans son seul aspect thérapeutique, qui est loin d'être le plus important - tant il y a à dire sur le sujet sans pour autant mettre en avant la thérapeutique. » Son intérêt pour la thérapeutique disparut tout à fait dans ses vieux jours, et certains de ses élèves adoptèrent la même attitude détachée envers les patients.
Comme l'écrit Robert Waelder: « Freud pensait que c'était une chance que la psychanalyse ait eu une valeur thérapeutique, parce que seule cette raison poussait les gens a s offrir à la recherche psychanalytique. » Et Franz Alexander concluait qu' « à l'origine, la technique classique avait été inventée pour la recherche et non pour la cure [...] [l']apparent parallélisme entre les buts de la recherche et ceux du traitement s'est révélé être une grave surestimation » .
D'autres élèves de Freud, qui prétendaient ne s'être pas identifiés chez lui à l'homme de science, pensaient que le thérapeute doit procurer au patient un soulagement immédiat. Il n'en reste pas moins que presque tous les freudiens ont tendance à se définir comme des « observateurs » plutôt que comme des « soignants ». Freud ne manifestait pas vraiment dintérêt pour les résultats thérapeutiques de ses élèves, il s'intéressait bien plus à ce qu'ils avaient découvert.
Dès 1912, Freud décrivait l'analyste comme un « chirurgien » et l'analyse elle-même comme une « opération »; il conseillait au praticien d'adopter une attitude de « froideur émotionnelle »: «Je ne saurais recommander trop instamment à mes collègues de prendre modèle sur le chirurgien, qui laisse de côté toute réaction affective et jusqu'à toute sympathie humaine, et concentre ses forces psychiques sur le seul but d'opérer aussi adroitement que possible. »
Il était donc enclin à négliger les aspects humain et moral de la rencontre psychanalytique, pour comparer la cure des âmes à une « opération chirurgicale ». Il soulignait que « la technique de la psychanalyse est devenue aussi précise et délicate que celle de n'importe quelle spécialité médicale », et qu'elle « a atteint une sûreté et une finesse qui peuvent rivaliser avec celles de la chirurgie ».
Il écrivait: « Quelque cruel que cela puisse paraître, nous devons veiller à ce que la souffrance du patient, en tant qu'elle est d'une façon ou d'une autre efficace, ne disparaisse pas prématurément. »On l'aurait plus facilement suivi s'il avait un peu mesuré ses paroles. il affirmait en effet: « Je n'ai jamais été un enthousiaste de la thérapie. » Et encore: « il ne nous faut pas adopter envers la vie une attitude d'hygiénistes ou de thérapeutes fanatiques. »
Or, il prenait ses propres cas au sérieux puisqu'il écrivait aussi: « Il ne convient pas, pendant que le traitement est en cours, de procéder à l'élaboration scientifique d'un cas. » Mais il savait que ce qui le motivait chez ses analysants était les découvertes qu'ils lui permettraient éventuellement de faire. Il reconnaissait que les résultats thérapeutiques étaient cruciaux du point de vue des patients, et que lui-même avait besoin d'eux pour faire avancer sa pratique et celle de ses élèves.
Dès le départ, il savait qu'il ne pouvait proposer une cure sans la perspective d'une réussite thérapeutique: « Si l'on veut vivre du traitement des malades nerveux, il faut pouvoir leur fournir une aide patente. » Sil déplorait, comme il le note, que « certaines des réussites les plus brillantes de la psychanalyse restent ignorées du public ». Il est difficile de croire que la seule technique puisse produire des résultats psychothérapeutiques durables; la psychanalyse n'a connu aucun progrès comparable à ceux de la chirurgie.
Cependant, Freud écrivait: qu' « un chirurgien ne s'interdit pas d'examiner et de palper la région malade s'il a l'intention de prendre des mesures actives dont il croit qu'elles entraîneront une guérison totale [...] La psychanalyse [...] a les mêmes prétentions que la chirurgie: l'intensification de la douleur causée au patient pendant la cure est incomparablement moindre que celle que cause un chirurgien, et tout à fait négligeable en comparaison du mal sous-jacent ».
La passion de Freud pour la recherche et son désir de savoir scientifique le conduisit à favoriser l'analyse profane; le soulagement de la douleur, qui fait partie du projet curatif du médecin, n'était pas en effet son objectif principal. il nota un jour à propos d'un cas: « il était impossible de démêler cet enchevêtrement de fantasmes fil à fil; le succès thérapeutique de la cure s'y opposait précisément [...] Les résultats scientifiques de la psychanalyse ne sont à l'heure actuelle que les sous-produits de ses buts thérapeutiques, et pour cette raison, c'est souvent justement dans les cas où la cure échoue que se fait la plupart des découvertes. »En 1908, Freud remarqua qu'il manifestait « de l'indifférence envers (ses) patients », et en 1925, il nota que d'une façon plus générale, il voyait « se former lentement sur (lui) une carapace d'indifférence ».
Il nourrissait l'illusion que plus la technique d'un analyste était parfaite, meilleurs étaient les résultats thérapeutiques. Un analyste peut bien sûr fonder ses jugements uniquement sur ce qu'il voit, mais le fait est que le matériel clinique parait en général différent à des personnes différentes.
Dès 1896, Freud fit à Fliess cette confidence: « Je n'ai aspiré dans mes années de jeunesse, qu'aux connaissances philosophiques, et maintenant, je suis sur le point de réaliser ce vu en passant de la médecine à la psychologie. C'est contre mon gré que je suis devenu thérapeute. »
Et en 1926, il écrivait: «J'ai du mal à penser [...] que mon manque de disposition médicale authentique ait fait beaucoup de mal à mes patients. Car les patients n'ont pas grand avantage à ce que lintérêt thérapeutique de leur médecin soit trop chargé d'affect. il leur sera plus utile s'il exécute sa tâche froidement et en suivant les règles aussi scrupuleusement que possible. »
En 1916, il notait: « Je manque de cette passion d'aider les gens, et je vois maintenant pourquoi: c'est que je n'ai jamais perdu une personne aimée dans ma plus tendre enfance. » Et il aimait à opposer « le point de vue médical et le point de vue psychanalytique sur les rêves ». Son idéal étant celui du scientifique plutôt que celui du médecin.
Il n'a jamais cessé de dire que la théorie de la psychanalyse « s'appuie sur l'observation », et Joues avait sans doute raison de penser qu' « il semblait sensible à une certaine accusation: nommément à l'idée qu'il avait élaboré toutes ses conclusions sur la base de sa conscience intérieure. Certains de ses élèves continuèrent à respecter son uvre après avoir cessé d'admirer sa personnalité, d'autres reconnurent son génie après avoir répudié ses découvertes. Freud lui-même faisait une distinction entre ce qu'il appelait la « grandeur de la réussite » et la « grandeur de la personnalité ».
S'il n'était donc pas vraiment destiné à soigner les malades, il faisait volontiers appel à des analogies éducatives pour expliquer sa découverte: « La cure analytique peut grosso modo se concevoir comme [...] une ré-éducation de la capacité de vaincre les résistances. »Il voulait donner à ses patients les instruments nécessaires à la connaissance de soi.
Mais s'il a fait explicitement usage d'une métaphore éducationnelle à propos du « standard de normalité psychique auquel ils (les analystes) souhaitent éduquer leurs patients », il n'en distinguait pas moins l'éducation de l'analyse: « Education et thérapeutique, écrivait-il, sont incontestablement liées [...] L'éducation est une prophylaxie [...] La psychothérapie cherche à rétablir un équilibre et à faire une sorte de post-éducation. » Freud ne sermonnait évidemment pas ses patients, mais son hypothèse de travail, socratique, était qu'ils savaient tout mais n en avaient pas conscience.
Il se défendait de ceux qui accusaient d'étroitesse d'esprit sa conception de la cure: « L'accusation de partialité portée contre la psychanalyse, qui, en tant que la science du psychisme inconscient, a son propre champ d'application défini et limité, est aussi déplacée que Si on l'adressait à la chimie. »
Il prévoyait un temps où l'on se servirait de méthodes chimiques pour rectifier les états psychiques, et il souhaitait que ses élèves se dépêchent avant que les problèmes névrotiques ne disparaissent de leur vue, car « les névrosés offrent un matériel bien plus instructif et accessible que les hommes normaux ».
Il prévint ses disciples que 1' « homme à la seringue » était juste dans leur dos, et qu'une fois les névroses guérissables par de nouvelles méthodes, les analystes n'auraient plus aucune occasion d'en apprendre quelque chose. il craignait que « le géant aveugle, l'homme aux hormones, ne fasse beaucoup de casse si le nain psychologue ne l'expulsait pas au magasin de porcelaine ».
Freud a toujours senti le danger d'un zèle thérapeutique excessif. Il écrivit un jour à l'un de ses élèves: «Je vous conseillerai de laisser tomber vos ambitions thérapeutiques et d'essayer de comprendre ce qui se passe. Quand vous l'aurez fait, la thérapeutique prendra soin d'elle-même. »
Un thérapeute qui se donne plus à son patient que ne le conseille Freud, risque en effet de provoquer chez lui trop de dépendance ou trop de culpabilité, ce qui provoquera en retour de nouvelles défenses; ou bien, plus tard, le patient réagira mal à la perte de cet analyste activiste. Qu'un thérapeute soit trop attentif et trop identifié à ses patients, soit! mais il faut parfois faire confiance au sens commun: le désir de soulager ne doit pas entraver la remémoration.
Dans les années 1890, Freud avait souhaité accomplir, en tant que thérapeute, une tâche prophylactique, mais à la fin de sa vie il était plus sceptique. S'il était plus chercheur que thérapeute, il connaissait au moins quelques-unes de ses limites. Il avoua à Kardiner trois de ses défauts: il se fatiguait trop vite des gens et ne gardait pas ses patients assez longtemps en analyse; il s'occupait trop des problèmes théoriques et les cherchait en chaque patient; et il jouait trop facilement le rôle du patriarche.
Vers la fin, il était de bon ton chez les analystes de la vieille garde d'affirmer que Freud était un médiocre thérapeute, mais que comme il demandait de l'argent à ses analysants sur la promesse de leur venir en aide, les résultats devaient lui importer. Il aimait à opposer la manière dont ses propres concepts, contrairement à ceux de ses rivaux, venaient à se justifier dans un contexte clinique: « Je ne suis pas parti comme Janet d'expériences de laboratoire, niais avec en tête des buts thérapeutiques. »
Malgré tout ce que Freud a pu écrire pour se défendre d'être un thérapeute, bien des gens ont témoigné du soin attentif qu'il prenait de ses patients. Comme l'écrit Binswanger: « Malgré tout ce quil disait de son incompétence en tant que médecin [...], je ne le crois qu'à demi, car je sais trop bien comment il s'est sacrifié pour certains de ses patients. »