Comment Freud analysait
(Paul Roazen)
(1ère partie)La neutralité de lanalyste
Lune des raisons de l'influence de Freud est que sa façon de faire était bien plus rigoureuse et méthodique que toutes celles que l'on avait auparavant inventées. Quand il s'agissait de technique, Freud se montrait en effet extrêmement rationaliste. il repoussait l'idée de donner par écrit son savoir-faire.
Mais ses démêlés avec Adler, Stekel et Jung le persuadèrent qu'il était temps de distinguer son propre traitement de ceux des autres psychothérapeutes. Il était trop avisé pour se montrer dogmatique à propos de technique, et surtout, il voulait que ses élèves comprennent bien ce dont il s'agissait. Peut-être n'écrivit-il si peu de textes techniques que pour éviter d'imposer à ses disciples une loi trop rigide.
Lorsqu'en 1914, Freud publie quelques articles sur la technique, il dit explicitement proposer par là des « conseils » plutôt que des « règles ». Dans l'ensemble, sa pratique est alors fixée depuis un certain temps. Interprétation des rêves et lapsus, levée des symptômes par reconstruction du passé et explication du transfert demeurent, bien que Freud ait changé d'opinion à plusieurs reprises, le pivot du traitement psychanalytique.
Il attend des autres analystes qu'ils encouragent leurs patients à l'association libre, dont il continue de penser qu'elle est l'instrument thérapeutique le plus important de l'analyse. Il l'appelle la « règle fondamentale » - ce qui s'oppose à l'idée de « conseils ».
Pour lui, tout ce qui peut mettre en déroute les résistances du patient est bon, mais l'analyste doit se garder d'en dire trop sur ses propres sentiments et réactions, ce qui risquerait de brouiller le matériel analytique du patient. Exposant pour les analystes les hypothèses fondamentales de la pratique psychanalytique, il se propose de fournir aux débutants des directives « à titre de conseils »; car, «s'il existe peut-être plus d'une bonne voie, il y en a certainement un grand nombre de mauvaises ».
Les commentaires de Freud sur la technique ont donc pour but d'aider les autres à éviter les erreurs dans lesquelles il est lui-même tombé. Mais il ne croit pas que ses déclarations sur la technique, pas plus que sa propre façon de pratiquer l'analyse vaillent pour tous les analystes. il cite volontiers cette phrase du Méphistophélès de Goethe: « Après tout, le meilleur de ce que tu connais ne peut pas être raconté aux petits garçons. »
Du vivant de Freud, ses disciples faisaient parfaitement la différence « entre la personne vivante et l'enseignement oral de Freud, et la rigidité des règles imprimées », bien que beaucoup d'entre eux aient eu tendance à se conformer aux secondes. Depuis sa mort, cette tendance s'est accentuée, et les analystes se conforment bien plus à ses recommandations écrites qu'à sa pratique. En 1928 encore, Freud remarque, dans une lettre qu'il adresse à Ferenczi: « Les "conseils sur la technique" que j'ai écrits il y a longtemps étaient essentiellement de nature négative. Je considérais que le plus important était d'accentuer ce que l'on ne devait pas faire, et de signaler les tentations néfastes à l'analyse.
J'ai laissé presque tout le positif, ce que l'on doit faire, à la discrétion du "tact" de chacun, dont vous proposez de débattre. Le résultat en fut que les analystes dociles ne perçurent pas l'élasticité des règles que j'avais posées, et s'y soumirent comme si elles avaient été tabou. Un jour, tout cela devra être corrigé, sans pour autant annuler les obligations que j'ai mentionnées. »
Cependant, si Freud se plaint de la passivité de certains de ses disciples, il n'en est pas moins gêné par les « concessions » que Ferenczi lui-même sautorise dans la technique: « Tous ceux qui manquent de tact verront dans ce que vous écrivez une justification à l'arbitraire, c'est-à-dire à la subjectivité, c'est-à-dire à l'influence de leurs propres complexes incontrôlés.
Ce que nous rencontrons dans la réalité est un équilibre délicat [...] des différentes réactions que nous attendons à nos interventions [...] On ne peut évidemment donner de règles pour mesurer cela; l'expérience et la normalité de l'analyste doivent composer une décision. Mais avec les débutants, on doit par conséquent dépouiller l'idée de "tact" de son caractère mystique. »
Tant de contradictions apparaissent entre ce que Freud a écrit sur la technique et ce qu'il pratiquait en réalité, que l'on pourrait avancer qu'il n'avait aucune technique, mais seulement un savoir-faire ad hoc, dont il lui fallait cependant formaliser quelque peu l'enseignement s'il voulait établir une discipline qui puisse être pratiquée par d'autres.
On pourrait aussi concilier l'apparente incohérence entre ce que Freud disait et ce qu'il faisait, en affirmant que bien qu'il ait été intransigeant sur les principes de la situation analytique, il était « souple » dans leur application. Mais pour l'historien, 1' « élasticité » n'est pas plus mesurable que ne l'était le « tact » pour les débutants qu'évoquait Freud.
Il était très attaché à ce qu'il appelait une « psychanalyse strictement régulière et pure ». L'analyste devait conserver une attitude de libre flottement - ce que Freud appelait une « égale attention flottante » - vis-à-vis du matériel que le patient apporte dans l'analyse. Il ne devait pas prendre de notes.
Et bien qu'il ait pu lui-même déroger à cette règle, Freud écrivait: « Je déconseille à mes patients la lecture d'ouvrages psychanalytiques; j'exige d'eux qu'ils s'instruisent par expérience personnelle, et leur certifie qu'ils pourront, de cette manière, apprendre plus et mieux que ce que toute la littérature psychanalytique pourrait leur enseigner. » Tout en prêtant une oreille attentive, l'analyste, dit Freud, « doit se méfier et rester en garde »contre les phénomènes de résistance.
S'il recommandait à l'analyste de demeurer détaché et neutre, il n'avait pas peur dêtre lui-même. il écrivit un jour que « les analystes sont des gens qui ont appris à pratiquer un art particulier; mais d'un autre côté, il leur est permis dêtre des hommes comme les autres. Le choix des livres de sa salle d'attente, par exemple, révélait quelque chose de ses propres goûts: avant la Première Guerre mondiale, on y trouvait des livres de l'humoriste Wilhem Busch. Mais en 1928, sa clientèle se composant de plus en plus d'Américains, ses choix se mirent à refléter les préférences de ses analysants, et il agrémenta sa salle d'attente d'exemplaires de The Nation et The New Republic.
Il faisait preuve d'une grande discrétion professionnelle. Son cabinet était disposé de manière à ce que l'entrée et la sortie soient séparées, afin que les patients ne se rencontrent pas, bien qu'ils aient à passer par le même palier. A ses amis ou connaissances qui devenaient ses patients, il disait que pendant la période de leur traitement, ils devraient sacrifier leurs relations avec la famille Freud. Il a cependant fait des exceptions.
Il recommandait à ses patients 1' « abstinence » au cours du traitement: « Par là, je n'entends pas parler seulement d'abstinence physique, toutefois il ne convient pas de priver les malades de ce dont ils peuvent avoir envie, ce qu'aucun d'entre eux, sans doute, ne supporterait. Non, je me contente de poser en principe qu'il faut laisser subsister chez le malade besoins et désirs, parce que ce sont là des forces motrices favorisant le travail et le changement. Il n'est pas souhaitable que ces forces se trouvent diminuées par des succédanés de satisfactions. »
Il n'attendait évidemment pas de ses patients qu'ils interrompent toute vie sexuelle pour l'amour de l'analyse, mais vers 1910, il déclara à l'une de ses patientes qu'il avait pour principe d'interdire aux femmes qu'il prenait en analyse d'avoir des aventures sexuelles pendant un certain temps au début du traitement; peut-être était-elle l'une de ses rares patientes célibataires, à moins qu'il n'y ait eu d'autres raisons à sa demande (à laquelle elle se conforma, non sans ressentiment).
Pour certains de ses patients, Freud était le plus silencieux des hommes, bien qu'en comparaison avec certains analystes postérieurs, il ait été presque bavard. Il pouvait être irritant à force de se taire, mais à l'occasion, il causait; il n'était pas aussi silencieux que la plupart des freudiens orthodoxes actuels. Comme le raconte un patient à propos d'une séance: « Freud a parlé pendant toute la séance, ou au moins la moitié du temps. »
Evidemment, il avait sa pratique personnelle et ne travaillait pas avec chacun de la même manière; mais en général, il menait librement ses analyses - bien plus que ne le font aujourd'hui les analystes. On dit qu'il parlait plus ouvertement aux analystes en formation chez lui que ne le font les didactitiens actuels.
Son cancer de la mâchoire lui rendit l'élocution difficile. il condensa alors sa pensée en de très brèves remarques. Vers la fin de sa vie, il se montra de plus en plus impatient avec ses analysants. il n'en reste pas moins qu'il s'était toujours efforcé de s'exprimer succinctement, afin que l'on se souvienne de ses paroles, et que si un patient lui posait une question pertinente, il lui répondait presque toujours, même dans les dernières années de sa vie.
Il jouait souvent avec son alliance (certains analystes considéraient ce comportement comme une sorte de tic); les patients en analyse, comme ils étaient allongés sur le divan et tournaient le dos à Freud qu'ils ne voyaient donc pas, l'entendaient jouer avec sa chaîne de montre ou faire tinter ses clés. Mais il ne se dévoilait pas tant a ses patients au travers de son idiosyncrasie personnelle que par la structure globale de la situation analytique.
Selon lui, l'analyse s'accordait avec sa propre exigence d'intimité et sa haine de la publicité: il conseillait à ses patients de ne parler avec personne de leur analyse. Il écoutait ses patients, attentif à chaque détail dans le flot des associations libres, puis choisissait le moment de leur dévoiler ses propres pensées.
Plongé dans la tâche analytique, qui consiste à rechercher les pensées inconscientes des autres et à ne rien considérer de ce qu'ils disent comme indifférent ou sans importance, Freud prenait parfois le risque d'accorder plus d'attention à l'inconscient des autres qu'au sien propre. Car si la pratique de l'analyse donne à l'analyste une certaine clairvoyance sur lui-même, elle donne aussi de nouvelles armes à l'illusion, tant pour le patient que pour l'analyste. Fliess fit ce reproche à Freud dans les années 1890.
Parfois, Freud reconnaissait tout à fait franchement que la technique qu'il recommandait était d'une utilité limitée. Aussi dogmatique sur les questions thérapeutiques que le deviendront quelques-uns de ses disciples, il admettait lui même: «Je n'hésite pas à ajouter que cette technique est la seule qui me convienne personnellement. Peut-être un autre médecin, d'un tempérament tout à fait différent du mien, sera-t-il amené à adopter, à l'égard des malades et de la tâche à accomplir, une attitude différente. C'est ce que je n oserai contester. »
Contrairement à d'autres thérapeutes, il avait choisi d'allonger ses patients sur le divan afin de n'avoir pas à supporter dêtre regardé toute la journée; comme il l'explique: « Je ne supporte pas que l'on me regarde huit heures par jour (ou davantage). De plus, comme je me laisse aller, au cours des séances, à mes pensées inconscientes, je ne veux pas que l'expression de mon visage puisse fournir au patient certaines indications qu'il pourrait interpréter ou qui influenceraient ses dires. En général, l'analysant considère l'obligation dêtre allongé comme une dure épreuve, et s'insurge là-contre. »
Et d'ajouter: « Je sais que beaucoup d'analystes travaillent d'une façon différente, mais je ne sais si cette modification est le fait d'un besoin maladif de faire les choses différemment, ou des avantages qu'ils y trouvent. » Les rituels peuvent avoir une fonction positive, et Freud considérait que l'usage d'un divan constituait un « cérémonial ». Mais cet usage est devenu la pierre de touche de l'analyse, et les analystes craignent de n'être point de vrais analystes s'ils n'usent d'un divan.
Il a toujours maintenu que la neutralité constituait l'attitude la plus juste de l'analyste. il avait l'impression que grâce à l'usage du divan, le patient n'avait pas trop de réalité à affronter et de ce fait, ne rencontrait que peu d'entraves au développement de ses fantasmes au sujet de l'analyste: d'où un épanouissement plus efficace du transfert.
La distance entre l'analyste et son patient non seulement facilite la perspicacité rationnelle de l'analyste, qui pourrait être gênée par une mise en place plus banale, mais aussi, selon Freud, élargit le champ des types de patients accessibles à l'influence analytique: « J'ai pu aider des patients avec qui je n'avais rien en commun - ni la race ni l'éducation ou la position sociale, pas plus qu'un point de vue sur la vie en général - sans affecter leur individualité. »
Demeure obscure, cependant, la raison pour laquelle il serait déplaisant d'être dévisagé toute la journée, sauf si l'on est particulièrement sensible au fait d'être examiné ou inspecté, ou si, à cause d'un sentiment de culpabilité inavoué ou de ce que l'on s'attend à une critique, on a peur d'être regardé.
Si un analyste craint que les patients ne découvrent ses faiblesses, et s'il lui semble qu'un examen attentif est un acte hostile, une thérapie en face à face constituera évidemment une rude épreuve pour lui. L'usage d'un divan peut également aider l'analyste à éviter une intimité émotionnelle avec ses patients.
Mais avec certains types de patients qui ont peur - pour toutes sortes de raisons - de s'allonger, un analyste moderne devra enfreindre la recommandation freudienne et permettre à son patient de demeurer assis.
Cependant, aucune des contre-indications de l'usage du divan ne peut entamer le fait général qu'il demeure la méthode la plus propice à permettre au patient de se détendre et d'associer. L'impersonnalité de l'analyste peut faciliter les révélations les plus intimes et les plus personnelles du patient.
Freud ne fut jamais un psychanalyste conventionnel. L'analyse qu'il mena de sa propre fille Anna n'est qu'un exemple parmi d'autres de son hétérodoxie. Avec certains patients ou dans des circonstances particulières, il était pour laisser tomber la technique analytique qu'il prescrivait - mais à la condition d'être certain qu'une telle manuvre serve les intérêts du patient et ne soit pas engagée pour le simple plaisir de l'analyste.
Un jour, une analyste en formation chez Freud vint lui dire comme elle était inquiète de son propre comportement avec l'une de ses patientes: elle lui avait donné de largent, l'avait aidée pour ses travaux au Radcliffe College, et lui avait commandé un portrait - bref, elle avait commis toutes les bourdes « actives » qu'un bon analyste est censé éviter. Freud se montra tout à fait compréhensif et lui dit que quelquefois, il fallait être à la fois une mère et un père pour un patient: « On fait ce qu'on peut. »
Il lui arrivait parfois d'infléchir sa propre technique: un jour, une de ses patientes, gênée de ce qu'elle était en train de lui dire, lui demanda de ne pas la regarder. il se leva de son fauteuil, vint se planter au pied du divan et la regarda droit dans les yeux en lui disant qu'elle devait avoir le courage de le regarder en face et d'affronter son problème.
S'il s'accordait des privilèges qu'il refusait aux jeunes analystes sans expérience, c'est qu'il était avant tout un chercheur, et qu'il essayait presque tout au moins une fois. il faisait ce qu'il pensait être le mieux, sans s'occuper de ses propres règles. Quelques uns de ses disciples étaient par contre d'une grande docilité: dans les années vingt, un analyste berlinois, se voulant orthodoxe, interdisait à ses patients de fumer, tandis que pour au moins un de ses analysants, Freud préparait régulièrement une cigarette et des allumettes avant la séance.
Comme l'a dit l'un de ses patients qui fut aussi son élève, l'attitude du maître était la suivante: « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », et cette dichotomie est peut-être l'une des sources de son moralisme s'agissant de technique. Maints disciples de Freud ont mentionné la maxime romaine Quod licet Jovi, non licet bovi (« Ce qui est permis au dieu n'est pas permis aux bufs »).
Parfois, il marquait ostensiblement sa préférence pour tel ou tel patient. Pendant des années, il suscita une contribution financière annuelle pour aider un ancien patient qui lui était cher, l'Homme aux loups, un aristocrate russe ruiné. Parfois même, il demandait à ses patients un soutien financier.
S'opposant à l'image de l'analyste froid et neutre, Freud accueillait volontiers l'opinion de ses patients au sujet des jeunes du mouvement, et dans les années vingt et trente, il leur demandait même directement s'ils avaient remarqué des tensions à la Société de Vienne.
Audacieux et hétérodoxe, il analysa simultanément les deux partenaires d'un couple marié à au moins deux reprises. Dans le cas de James et Aux Strachey, si l'un d'eux manquait sa séance, l'autre risquait d'avoir à le remplacer et de se retrouver avec deux heures d'analyse ce jour là. Il prit en analyse des personnes avec qui il entretenait des relations sociales, même si elles habitaient - en été par exemple - sous le même toit que lui.
Certains de ses patients les plus affectionnés fréquentèrent sa famille comme s'ils faisaient partie de la maison, même si cela l'empêchait de demeurer l'analyste idéal, distant et froid. Il lui est arrivé d'intervenir pour le bien d'un patient; une fois, il fit une ordonnance pour un contraceptif qui permettrait plus de satisfaction qu'un préservatif.
En quatre occasions au moins, Freud donna ses articles à traduire à des patients. Bien qu'il ait déconseillé par écrit la lecture de la littérature analytique aux analysants, on dit qu'il ne portait aucune attention à ce que lisaient certains d'entre eux. il lui arriva même d'encourager un patient - malgré les objections dudit patient - à lire deux de ses relations de cas. A l'occasion, il prêtait ses livres, tout en exprimant son inquiétude que les patients les égarent, car chacun d'eux lui était précieux.
Si un patient lui offrait un ouvrage, non seulement il l'acceptait, mais il faisait cadeau d'un autre livre en retour. Il n'avait pas cette rigidité dont beaucoup se sont plaints à propos d'autres analystes; il racontait des blagues, faisait compliment de sa robe à une patiente, et s'il avait envie d'aller aux toilettes, se levait et sortait.
Lorsqu'il pensait que des changements dans la vie d'un individu pouvaient aider l'analyse, il intervenait. Il lui arriva de conseiller le choix de tel ou tel partenaire pour un mariage, ou de soutenir chez un patient la violation du lien du mariage. Il considérait que certains rêves signifiaient que le patient avait recouvré la santé et, après avoir interprété un rêve, pouvait aller jusqu'à annoncer: « Maintenant, vous allez bien vous porter. »
Il tenait la situation bien en mains, même lorsqu'il arriva que deux de ses analysants, deux vieux amis l'un de l'autre, se mirent à examiner leurs analyses. Peut-être pour précipiter une réaction (et aussi pour favoriser sa propre cause), Freud mentionnait souvent en séance ses divergences avec Adler, Jung et Rank; quand on l'interrogeait, il ne refusait pas de parler de ses anciens patients. Lorsqu'il aimait un opéra, comme c'était le cas pour le Don Giovanni de Mozart, il le disait à ses patients s'il se trouvait qu'on le donnait en ville.
L'un de ses jeunes patients ayant écrit quelques poèmes, il demanda à y jeter un coup d'oeil; puis il dit au jeune homme que cette poésie l'avait surpris car elle indiquait qu'il n'était pas comme il le pensait un être faible mais quelqu'un de très fort.
Un tel éloge était totalement inattendu, et ce patient dit plus tard que le fait que Freud l'ait rassuré quant à la qualité de son esprit avait été décisif pour sa réalisation personnelle. Dans sa vieillesse, il arrivait à Freud de frapper quelques coups secs contre le divan, soit parce qu'il n'avait pas bien entendu quelque chose ou pour souligner un point. il donnait souvent sa photo à ses disciples, sans même qu'ils la lui aient demandée.
Il aimait à penser que ses patients venaient en analyse absolument de leur propre gré, et comme témoignage de ce libre choix, il exigeait d'eux des sacrifices. il présentait comme un principe général qu'un analyste doit « s'abstenir de pratiquer des traitements gratuits, même lorsqu'il s'agit de confrères ou de leurs parents. » Mais il ne suivit pas fermement la règle qu'il avait édictée pour les autres; c'est l'un des points où il était en contradiction avec lui-même: une certaine parcimonie dans sa théorie n'allait pas sans une réelle générosité.
Car bien qu'il ait soutenu qu'un don absolument gratuit était toujours déprécié aux yeux de son destinataire, il lui arriva à plusieurs reprises d'analyser des patients gratuitement. Par ailleurs, certains patients apportèrent leur contribution financière au mouvement psychanalytique et firent même des cadeaux à la famille Freud.
Pendant la période difficile de la fin de la Première Guerre mondiale à Vienne, Freud évoque dans une lettre « la façon dont [lui et sa famille ont été] approvisionnés au cours de l'année passée par des patients et des disciples attentifs ».
Une fois, il conseilla à l'un de ses élèves qui avait affaire à un patient distant et détaché, de provoquer l'envie de son analysant en faisant une démonstration d'approbation à l'égard d'un autre patient. (Le stratagème a fonctionné.) Dans les années vingt, il entreprit la cure d'un Américain en anglais, mais un mois plus tard, il décida de passer à l'allemand, qu'il préférait.
Le patient se demanda si cela n'allait pas gêner ses associations, mais Freud lui dit que, au contraire, cela allait les susciter; peu de temps après, le patient fit un lapsus significatif qu'il n'aurait pu faire en anglais. (Des années auparavant, Freud avait écrit qu' « il est sans aucun doute rare que quelqu'un qui parle une autre langue que sa langue maternelle profite de sa maladresse pour faire des lapsus hautement significatifs dans cette langue qui lui est étrangère ».) Une autre fois, comme Freud pensait que sa patiente américaine se servait de l'anglais comme d'une résistance, ils passèrent à l'allemand.
Mais comme il ne supportait pas son accent, ils revinrent à l'anglais. Ses disciples les plus politiques firent de lui un modèle, un stéréotype de l'analyste: Jones, relatant un incident raconté par un ancien patient de Freud, passe sous silence le fait que cela se passait alors que l'analysant séjournait dans la maison de vacances de son analyste. il y eut encore l'hypocrisie de ceux qui connaissaient fort bien les manières de Freud et que cela nempêchait pas de clamer, quand les mêmes procédés étaient employés par d'autres, qu'ils étaient fondamentalement « non analytiques ».
Les analystes américains en particulier se montrèrent plus orthodoxes que Freud, contrairement aux Européens, qui avaient probablement des contacts plus réguliers avec lui.
Bien entendu, dans un exposé sur le manque d'orthodoxie de Freud dans sa technique, il ne faut pas oublier qu'une part implicite du contrat entre un patient et Freud impliquait qu'on ne pouvait pas attendre de lui une analyse ordinaire. En tant que le fondateur d'une nouvelle thérapeutique, il se donnait le droit d'y apporter toutes les modifications qu'il jugeait nécessaires.
On peut se demander si le fait que Freud n'ait pas pu se soumettre aux règles analytiques qu'il avait promues est une faiblesse ou une force. Mais l'on m'accordera qu'il aurait pu inventer n'importe quel traitement, il aurait fonctionné, à condition d'être appliqué par lui. Le problème est que, comme le note Heinz Hartmann, Freud était comme Bismarck: dès que le chancelier allemand a été fusillé, il a fallu changer complètement le gouvernement de l'Allemagne (cette analogie aurait plu à Freud).
Mais qu'arrive-t-il à la psychanalyse sans son inventeur? Comme l'écrivit un jour Georg Groddeck: «Parce qu'il existe deux ou trois grands pianistes, tous les enfants doivent s'asseoir devant l'instrument de torture. Mais les fausses notes ne font que casser les oreilles, alors que jouer de l'analyse brisera d'innombrables curs. »
Stefan Zweig avait aussi des doutes, dans les années trente, quant a l'usage futur que l'on ferait de luvre de Freud: « A cause de la rareté d'une combinaison de qualités telles que celles qui sont nécessaires pour produire un vrai maître de la guérison mentale par la méthode psychanalytique, la psychanalyse devrait toujours demeurer une vocation, une mission, et ne jamais devenir (comme cela arrive malheureusement souvent aujourd'hui) une simple occupation ou un commerce...
Je tremble à l'idée du risque qu'emporterait le fait qu'un processus inquisitorial tel que celui que Freud élabora avec la plus grande délicatesse et un plein sens de sa responsabilité, pourrait devenir entre des mains indélicates. il est probable que rien n'a tant contribué à la déconsidération de la psychanalyse que le fait qu'elle n'a pas été réservée à un cercle étroit et aristocratiquement sélectionné d'experts, mais que, bien qu'intransmissible à la plupart, elle a été enseignée dans les écoles. »
De tels doutes, écrivait Freud, « sur ce que la psychanalyse puisse être pratiquée par le commun des mortels [...] sont dus à une ignorance de la technique », et sa comparaison de l'analyse avec un microscope ou une opération chirurgicale venait corroborer ses folles espérances en le statut scientifique de son uvre.
Des mesures qui pour Freud avaient été temporaires ou ad hoc devinrent, entre les mains de quelques disciples dévoués, d'immuables rituels. Et le jargon technique qu'il avait inventé fût utilisé pour justifier presque n'importe quoi.