Une science des rêves
(Paul Roazen)
(3e partie)
L'auto-analyseDans les années 1890, Freud fut probablement plus perturbé qu'en aucune autre décennie de sa vie. C'est du moins pour cette période que nous possédons les rapports les plus prolixes de ses désillusions, de ses craintes et de ses dépressions. La création de la psychanalyse impliquait non seulement qu'il traite des patients, mais encore qu'il tente de s'analyser lui-même.
Ces deux entreprises allaient de pair, puisque ce qu'il découvrait à propos des patients l'aidait lui-même et que, ce qu'il apprenait par introspection, il pouvait l'utiliser pour aider les névrosés. De même, la théorie et la pratique de la psychanalyse servaient à Freud d'instruments d'auto-dissimulation comme d'auto-découverte.
L'artiste en lui était capable de faire usage de ses propres expériences les plus intenses pour communiquer avec l'humanité au sens large. Freud ne se montrait habituellement pas très réservé pour décrire l'enfer de sa propre âme; dans les années 1890, il semble que son monde intérieur ait connu de tels remous que lorsque, par la suite, il éprouva de l'affection pour des élèves créatifs mais relativement désordonnés, on peut imaginer que c'était pour lui une manière de manifester une affection spéciale à l'égard d'un moi plus ancien et révolu.
Dans la vie quotidienne, les limites de Freud étaient à peine perceptibles; car, dans les années 1890, il travaillait en tant que membre d'un grand groupe familial. quoique ses élèves l'aient plus tard trouvé chaleureux, il leur apparaissait avant tout comme une personne rigoureusement disciplinée. Réservé, plein de dignité, distant, Freud était aussi persévérant, indépendant et courageux. Son fils aîné était tout simplement incapable d'imaginer son père autrement que dans ses vêtements immaculés et avec une cravate.
Or Freud souffrit aussi, vers le milieu de sa vie, d'infection urinaire, liée, peut-être, à des troubles de la prostate. En outre, son côlon était atteint de paralysie spasmodique. Nous en savons plus sur ce problème que sur d'autres parce que Freud en parla ouvertement dans ses lettres. Selon un médecin de Freud, qui devint ensuite un analyste spécialisé en médecine psychosomatique, les symptômes gastro-intestinaux de Freud étaient une réaction régulière à une tension intérieure.
Freud souffrit aussi d'accès de migraine tout au long de sa vie; à en croire ce qu'il en disait en public, ils étaient « légers », mais Jones les tenait pour « sérieux ». Dans les années i8go, époque où Freud parla de ce problème davantage que par la suite, il mettait surtout les migraines sur le dos de la privation sexuelle. Cela au cours de la même décennie où lui et sa femme eurent les quatre derniers de leurs six enfants et s 'étaient déterminés à ne plus en avoir. On ne sait pas toujours au juste quel lien Freud entretenait entre sa vie personnelle et son travail scientifique. Mais dans les années 1890 il était particulièrement intéressé, dans ses écrits, par les conséquences du coïtus interruptus et lui donnait « une place prédominante parmi les causes de la névrose d'angoisse ».
Ce n'est pourtant pas une énigme : à cette époque, Freud souffrait de ce qu'il qualifiait de « névrose d'angoisse ». Il était spécialement inquiet pour son cur, craignait de mourir et spéculait sur les dates qui pourraient être spécialement dangereuses. En Europe centrale, tout un courant du romantisme s'était préoccupé du problème de la mort, mais dans le cas de Freud il existait en outre des motifs personnels. « Le thème de la mort, son effroi et son désir avaient toujours été une préoccupation constante de l'esprit de Freud pour autant que nous en sachions quelque chose. »
Comme l'orgasme sexuel a été assimilé à la mort tant en littérature que dans le folklore populaire, il est possible que les inhibitions sexuelles de Freud aient été en rapport avec ses angoisses cardiaques. En écrivant sur le thème de la mort et de la sexualité, et l'opinion que la vie n'a plus de valeur lorsque le sexe en a disparu, Freud évoqua comment «le cur lui-même, en tant qu'organe malade du corps », avait joué un rôle dans ses propres associations et ses propres pensées.
Peu de temps auparavant, il lui suffisait ordinairement d'expliquer la peur de la mort par des sentiments de culpabilité. Mais ce qui surprend autant que ses angoisses de mort, c'est la force d'âme avec laquelle il endura toutes les souffrances réelles liées à son cancer de la mâchoire; car Freud porta cette mort en lui avec courage et résignation tout au long des seize dernières années de sa vie.
Dans ses années de jeunesse, cependant, son angoisse névrotique prit aussi bien d'autres formes comme, par exemple, la peur des espaces ouverts (ordinairement plus fréquente chez les femmes). Un jour qu'il traversait un square avec Theodor Reik, Freud hésita, prit Reik par le bras et dit « Vous voyez, c'est une survivance de ma vieille agoraphobie qui me causa tant d'ennuis lorsque j'étais plus jeune.»
Freud fit un jour la suggestion suivante «L'agoraphobie a parfois pour seul propos d'empêcher le patient d'aller voir des prostituées. » Il mit aussi l'agoraphobie en rapport avec la phobie des moyens de locomotion, et plusieurs personnes ont, il est vrai, rapporté les angoisses de voyage de Freud, qui l'amenaient à arriver à la gare bien avant l'heure et à compter à plusieurs reprises le nombre de bagages qu'il emportait.
(En accord avec son principe selon lequel les contraires vont de pair, Freud avait aussi un goût immodéré des voyages.) Il dit lui-même un jour que partir en voyage en train symbolisait la séparation finale, la mort. Le surgissement de telles craintes de se trouver dans des conditions particulières faisait partie de la névrose d'angoisse « dont les phobies sont une manifestation psychique », pensait-il.
Dans les années 1890, il suggéra que la « cause spécifique » de la névrose d'angoisse était « l'accumulation d'une tension sexuelle... ». Bien que ces problèmes ne l'aient nullement empêché de poursuivre son travail, son agoraphobie de jeunesse était dans la logique de son expérience des années de plus grande maturité, lorsqu'il fut parfaitement à l'aise dans ses fonctions.
Freud était aussi un grand fumeur de cigares, et cette intoxication dut contribuer au développement de son cancer. Après avoir essayé d'abandonner cette habitude, il se découvrit incapable de travailler avec profit sans cigares, même s'il reconnaissait que cette passion l'avait gêné dans l'exploration de certains problèmes psychologiques.
Mais la plupart de ses difficultés personnelles - urinaires, gastro-intestinales, sexuelles, ses migraines, de même que ses angoisses et ses phobies - ne nous sont connues de manière aussi détaillée que parce qu'il était assez honnête pour en parler; qui plus est, il nous a donné lui-même certains des concepts qui nous permettent d'interpréter son matériel autobiographique.
Reconnaître que Freud avait des problèmes humains, qu'il souffrait, éprouvait des craintes et n'était pas maître de toutes ses émotions, ce n'est là que souscrire à ses propres théories psychanalytiques. Si importants qu'aient été ses problèmes dans sa créativité, c'est à l'envergure de ses capacités qu'il doit d'avoir tant accompli et d'avoir réussi à diriger sa névrose en des canaux constructifs.
Freud écrivit un jour qu'une personne idéalement « normale » est un type mixte et possède des couches narcissiques, obsessionnelles, autant qu'hystériques. C'était sans nul doute de lui-même qu'il parlait ici. Tout exposé des expériences de Freud, avec ses difficultés les plus secrètes, devrait détourner d'une conception excessivement puritaine de la « normalité ».
Alors qu'il tentait de faire la paix avec lui-même pendant ces années, Freud passa par une période où les contacts intellectuels qui avaient fait sa joie autrefois devenaient plus rares. Il n'avait jamais été le stéréotype du Viennois insouciant et sociable. Pour son élève Hanns Sachs, par exemple, il était « évident » que « la personnalité de Freud, sa manière de penser aussi bien que de vivre » étaient « diamétralement à l'opposé de tout ce que l'on a décrit comme... typique de Vienne ».
Freud (et après lui Jones) choisirent de souligner l'ostracisme que nourrissaient à son égard ses confrères viennois. Freud prit certainement plusieurs faux départs dans ses ambitions, et en distribuant une drogue comme la cocaïne, il ne s'acquit pas une réputation de sérieux. Tandis qu'il s'attaquait au traitement des névroses, avec l'hypnose d'abord, l'association libre ensuite, pour déboucher sur sa théorie des rêves et de l'inconscient, ses techniques étaient trop en avance sur son temps pour le faire apprécier par les médecins de l'époque.
Il était bien placé pour se faire la réflexion : « Il y a une ridicule disproportion entre l'idée qu'on a de son propre travail intellectuel et la façon dont le jugent les autres. » S'il put souffrir de sa solitude, Freud se réjouissait aussi de son isolement. Ainsi qu'il s'en souvint en 1914, le « splendide isolement » avait ses avantages et n'était pas dépourvu de charme.
Je n'avais aucun ouvrage à lire sur les questions qui m'intéressaient, je n'avais pas à écouter les objections d'adversaires mal informés... je n'étais pressé par rien... Mes publications, que je ne réussissais à placer que difficilement, pouvaient toujours retarder sur l'état de mon savoir, pouvaient être différées sans inconvénient, car il n'y avait pas de « priorité »douteuse à défendre. Freud n'en regrettait pas moins le « vide » qui s'était formé autour de sa personne. En 1924, il se remémora les résistances que ses idées avaient soulevées.
Pendant plus d'une décennie, après ma séparation d'avec Breuer, je n'eus pas un seul disciple. Je restai absolument isolé. Mon Interprétation des rêves... fut à peine mentionnée dans les revues de psychiatrie... quand j'eus compris à quelles nécessités je m'étais heurté, je perdis beaucoup de ma susceptibilité.
Freud sentait que l'on pouvait expliquer son ostracisme de ces années par le « dégoût et la relégation » inévitables qu'avaient entraînés ses idées malvenues, et cette réaction était dirigée contre sa propre personne. En 1926, il écrivit : « L'annonce de mes découvertes déplaisantes s'était soldée par la rupture de la plus grande part de mes contacts humains; j'eus l'impression d'être méprisé et fui par l'univers entier. »
On ne saurait surestimer la part de lui-même que Freud mit dans son travail. Mes innovations en psychologie m'avaient aliéné mes contemporains, et surtout les plus âgés d'entre eux : assez souvent, lorsque je m'approchais d'un homme que j'avais honoré à distance, je me trouvais rejeté, somme toute, par son manque de compréhension de ce qui était devenu pour moi ma vie entière.
Tout en ayant été toute sa vie un explorateur intrépide en quête d'une découverte, Freud revint à cette période d'isolement pour appuyer autant qu'expliquer son indépendance farouche. « Je n'étonnerai sans doute personne en disant que, pendant les années ou j étais le seul représentant de la psychanalyse, l'attitude de mes contemporains n'était pas faite pour m'inspirer un respect particulier pour les jugements du monde, ni pour diminuer mon intransigeance intellectuelle. »
Se retranchant du monde, il n'en recourait pas moins à ses propres réactions pour comprendre celles des autres. C'est ainsi que ma pensée est traversée par un courant constant de « rapports personnels », dont je n'ai généralement aucune connaissance, mais qui se manifeste par l'oubli des noms. C'est comme si quelque chose me poussait à rapporter à ma propre personne tout ce que j'entends dire et raconter concernant des tiers, comme si tout renseignement relatif à des tiers éveillait mes complexes personnels.
Il ne s'agit certainement pas là d'une particularité individuelle; j'y vois plutôt une indication quant à la manière dont nous devons comprendre ce qui est « autre », c'est-à-dire ce qui n'est pas nous-mêmes. Et j'ai, en outre, des raisons de croire que chez les autres individus les choses se passent exactement comme chez moi.
Le système psychologique que créa Freud était donc étroitement adapté à ses spécificités - démontrant que l'essor de la psychanalyse n'était pas, tant s'en faut, un progrès scientifique froidement neutre. Son regard rétrospectif n'était pas moins teinté de susceptibilités des recherches ont fait exploser le mythe selon lequel L'interprétation des rêves de Freud était communément passée sous silence dans les comptes rendus.
Freud décrivit les mécanismes des paranoïdes souffrant de persécution, qui « sont incapables de tenir quoi que ce soit chez les autres pour indifférent». Freud envisageait « l'hostilité que le persécuté trouve chez l'autre »comme le «reflet de ses propres sentiments hostiles à l'égard de l'autre ».
Il est heureux que Freud ait eu quelque chose de grandiose, car cela lui donna l'idée que d'autres pouvaient être comme lui; et, sur cette base, il put généraliser aux émotions d'autrui. Plus il avançait dans sa propre auto-analyse, mieux il serait équipé pour comprendre ses patients. En 1882, Freud avait remarqué « l'impression désagréable qu'il éprouvait quand il n'arrivait pas à jauger les émotions de quelqu'un en les comparant aux siennes... ».
Son auto-analyse lui donna l'empathie et le savoir, même si elle ne lui accorda pas son idéal de liberté. Mais il fit plus qu'il n'en fallait pour un seul homme en psychologie. Peut-être avait-il raison d'écrire de sa propre réussite qu'elle « résultait moins de son intellect que de son caractère ».
L'exemple le plus notable de l'intrication de son auto-analyse avec le travail clinique surgit lorsqu'il accepta les récits de séduction de ses patients : l'une des plus grandes fautes de Freud, ce qu'il appela plus tard « sa première grande erreur », fut de croire que les maux de ses patients avaient leur source dans un traumatisme sexuel de l'enfance, que leur avaient d'ordinaire infligé leurs parents.
Freud tenait son propre père pour coupable à cet égard, quoique non par rapport à lui mais par rapport à ses frères et surs. Il lui fallut des années pour admettre publiquement son erreur, et l'intervalle qu'il laissa s'écouler fut peut-être celui où il acquit une réputation douteuse dans la médecine viennoise.
Freud finit par se demander si ces contes de séduction étaient des fantasmes, des produits de désirs infantiles incestueux plutôt que de réels événements. Une fois qu'il put, en 1897, traiter cette question comme faisant partie du monde intérieur de ses patients, ce que nous considérons à présent comme l'aspect le plus caractéristique de la psychanalyse était déjà emmanché le but thérapeutique résidait dans le dévoilement de fantasmes infantiles sous des façades névrotiques.
Plus que dans des événements extérieurs, c'était dans le monde intérieur de ses patients que Freud voyait la source essentielle des difficultés des névrosés. Les « traumatismes » acquièrent leur caractère de la même manière que des incidents en apparence innocents peuvent être subjectivement vécus comme des crises douloureuses.
Plutôt que de soutenir que les enfants étaient amenés à la sexualité par séduction, Freud découvrit qu'ils pouvaient eux-mêmes être des êtres sexuels. Comme il l'exprima plus tard « Nous avons méjugé des pouvoirs de l'enfant et... nul ne sait réellement ce dont ils sont capables.»
Les contes de séduction de ses patients étaient l'expression de désirs infantiles inconscients pour eux. Ces désirs étaient mobilisés dans la relation thérapeutique, puisque le patient transférait sur le thérapeute, également substitut des figures parentales, tous les sentiments infantiles que l'on a appris à connaître depuis sous le nom de complexe ddipe.