Une science des rêves
(Paul Roazen)
(1ère partie)
« Luttes pour la reconnaissance »
Le passé est spécialement important pour le biographe et l'analyste, et ceux-ci partagent une volonté de reconstruire l'histoire afin de mieux comprendre l'être humain. quoique Freud ait eu, plus qu'à l'ordinaire, le souci de démêler la signification de ses propres débuts, il serait erroné de se contenter d'extraire de tout ce qu'il écrivit l'élément autobiographique.
Car par-dessus et par-delà sa quête d'une autocompréhension, il était passionnément adonné à la science. Jean-Paul Sartre a fait observer que le Juif en particulier a appris à se méfier de l'intuition et de l'empathie vues comme des formes de magie et de passe-passe fermées à toute discussion rationnelle, et légitimant donc les discriminations entre les hommes. L'intelligence, par ailleurs, est une capacité universelle dont tous peuvent disposer à des degrés divers.
Ainsi que nous l'avons vu, la carrière scientifique de Freud fut bloquée, au départ, par sa pauvreté relative et son désir d'épouser Martha, ce qui mena le physiologue Ernst Brücke à lui conseiller la pratique médicale. (Des années plus tard, Freud rappela que Brücke lui avait adressé des remontrances pour son manque de ponctualité : «Ceux qui se rappellent les yeux merveilleux que le maître avait gardés jusque dans sa vieillesse, et qui l'ont vu en colère, peuvent imaginer ce que je ressentis alors.»
Par ses propres élèves, Freud fut connu plus tard pour sa ponctualité extraordinaire, tandis que pour Freud lui-même, c'était sa faculté de se mettre en colère qui était la plus remarquable.) Jakob Freud n'avait pas fait grand cas de l'avenir de son fils dans la médecine, puisque, malgré tous ses dons brillants, il paraissait horrifié à la vue du sang.
Comme Freud le rappela en 1914 «... quant à moi qui n'étais devenu médecin qu'à contrecur, j'avais alors une raison très sérieuse de chercher à venir en aide aux gens atteints de maladies nerveuses ou, tout au moins, à pénétrer plus ou moins la nature de leurs états. »
Une décennie plus tard, dans son étude autobiographique, Freud fit remarquer à propos du choix de sa carrière : «Je ne ressentais pas, en ces années, une prédilection particulière pour la situation et les occupations du médecin; je ne l'ai d'ailleurs pas non plus ressentie depuis. J'étais plutôt mû par une sorte de soif de savoir, mais qui se portait plutôt sur ce qui touche aux relations humaines que sur les objets propres aux sciences naturelles...
Plusieurs années plus tard, Freud parla à nouveau de sa motivation pour devenir médecin, cette fois afin de soutenir la pratique de l'analyse par des analystes non médecins : Après quarante et une années de pratique médicale, ma connaissance de moi-même me dit que je n'ai jamais été réellement médecin au sens propre du mot. Si je suis devenu docteur en médecine, c'est parce que je me suis vu contraint d'abandonner mes projets originels; mon grand triomphe est d'avoir réussi, après de longs détours, à découvrir une voie qui me ramène à ma première vocation. Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu, dans mes jeunes années, le désir de soulager l'humanité souffrante.
Freud avait un sens surprenant du parallélisme des oppositions, et il s'interrompit à cet endroit pour s'expliquer de l'absence de tout « désir de soulager l'humanité souffrante » dans ses jeunes années. « Mes tendances sadiques n'étaient pas assez fortes », écrivit-il d'une manière qui dut stupéfier les lecteurs en 1925, « pour que j'eusse besoin d'une pareille réaction ».
Dans ma jeunesse, je ressentis le besoin impérieux d'acquérir quelques notions des énigmes de l'univers Où nous vivons - et peut-être même de contribuer à les résoudre. Le moyen le plus favorable d'y arriver me semblait être de m'inscrire à la Faculté de Médecine...
Dans ses lettres à Martha aux premiers temps de son travail de recherche en médecine et durant leurs fiançailles, nous trouvons les preuves de ce qu'il appelait ses « luttes pour la reconnaissance ».
Une découverte scientifique rapide aurait non seulement fait progresser sa carrière; elle aurait aussi assuré son avenir financier et permis sans tarder son mariage avec Martha. « Il est difficile de trouver matière à publication, se lamentait-il, et c'est avec dépit que je vois tout le monde se précipiter sur la question de l'hérédité des maladies nerveuses. »
En 1884, Freud commença à expérimenter - sur lui-même, sur Martha, sur ses propres surs et sur d'autres - par quelle voie la cocaïne pouvait soulager l'angoisse et la dépression. Freud écrivit « un article introduisant la cocaïne en médecine ». En dépit de son intolérance quant aux drogues en général, il s'enthousiasma tant de ce travail qu'il manqua de prudence en n'envisageant pas l'accoutumance qu'entraîne la cocaïne.
Dès que les réels dangers en furent connus, l'usage qu'avait fait Freud de cette drogue fit peu pour rehausser son statut dans les cercles médicaux viennois en place, mais lui valut au contraire, ainsi qu'il l'écrivit, de « sérieux reproches ».
Freud manqua la célébrité en explorant les usages de la cocaïne. L'un de ses collègues, Karl Koller, physicien viennois, découvrit que la cocaïne pouvait agir comme anesthésiant local dans la chirurgie de lil. Koller avait, sans nul doute, tiré profit du premier travail de Freud sur la cocaïne, mais s'attira à bon droit l'honneur d'avoir fait la découverte toute spéciale de l'utilité de la cocaïne dans la chirurgie oculaire, un domaine fort éloigné de celui de Freud.
A l'époque, Freud pensait que la contribution de Koller ne serait qu'un aspect des multiples usages possibles de cette drogue, mais cela devint en fait son usage thérapeutique essentiel. A l'époque où il s'intéressait à la cocaïne, Freud avait voulu rendre visite à Martha à Berlin, et avait achevé à la hâte son premier essai sur la cocaïne. Mais Jones établit plus tard qu'il n'y avait, en fait, aucune raison de se hâter de la sorte.
Freud conclut son article en précisant que l'on utiliserait de diverses façons l'action anesthésiante de la cocaïne. Ainsi qu'il l'écrivit plus tard, en 1897, « l'attente exprimée à la fin du travail de futures autres applications des propriétés de la cocaïne pour reproduire une anesthésie locale se réalisa peu après dans les expériences de K. Koller pour anesthésier la cornée ».
Avant de partir voir Martha, Freud avait suggéré à Léopold Koenigstein, un ami ophtalmologue, d'essayer les effets de la cocaïne pour les maladies de lil. Ayant employé une solution pharmaceutique achetée dans le commerce qui contenait trop d'alcool, il n'avait pas obtenu le résultat désiré. Koller quant à lui fabriquait sa propre solution, et parvint au succès qui lui valut une renommée mondiale.
Comme l'écrivit Freud en 1899, « j'avais moi-même indiqué cette application de l'alcaloïde dans l'article que j'avais publié, mais sans être assez consciencieux pour pousser la chose plus loin ». C'est là-dessus qu'il revint en 1926, écrivant que c'était la faute de sa fiancée s'il n'avait pas, jeune homme, atteint alors la célébrité... mais il ne lui gardait pas rancune pour cette interruption.
Cet incident fait penser aux reproches que Freud avait faits à son père pour sa « généreuse imprévoyance », lorsqu'il ne lui avait pas fortement déconseillé de poursuivre une carrière purement scientifique; si Martha lui apparut comme la cause d'une occasion manquée, ce fut peut-être précisément parce qu'il avait choisi la médecine avant tout pour pouvoir l'épouser.
Freud se préoccupa toujours moins des découvertes que de leur subtilisation prématurée par quelqu'un d'autre. Wittels, par exemple, rapporta qu'en 1906 l'incident Koller lui était encore très présent à l'esprit :
Koller, disait Freud, avait eu... l'idée fixe de faire une découverte en ophtalmologie, et s'était risqué à appliquer à ce domaine tout ce qu'il avait lu et entendu. C'était la raison pour laquelle, sans être un homme aux aptitudes particulières, il s'était empressé de verser quelques gouttes d'une solution à la cocaïne dans son il dès l'instant où il avait lu l'essai de Freud... Cette explication aussi mécanique d'une découverte me semble insuffisante. Koller ne devint pas ophtalmologue avant cette réussite. Avant cela, il avait eu pour but d'étudier la chirurgie générale...
Dans une lettre de 1924 à Wittels, Freud marqua son désaccord avec ce que ce dernier avait écrit de l'histoire de la cocaïne:
Le lecteur aurait... pu se faire une impression différente de mon attitude envers la découverte de Koller si on lui avait dit, ce qu'évidemment vous ne pouviez savoir, que Koenigstein (c'est lui, et non moi, qui regretta si profondément de n'avoir pas recueilli ces lauriers) prétendit alors vouloir être considéré comme co-inventeur, et que lui et Koller choisirent tous deux Julius Wagner et moi-même comme arbitres.
Je pense que l'honneur nous revint à tous deux d'avoir pris le parti du client opposé. En tant que délégué de Koller, Wagner vota en faveur de Koenigstein dont il admit la prétention alors que je penchais, moi, de tout cur, à en décerner le crédit à Koller seul. Je ne me souviens plus du compromis sur lequel nous tombâmes d'accord.
Hanns Sachs se souvint également d'une discussion chez Freud à propos de l'incident sur la cocaïne. Freud avait dit :
Lorsque j'étais jeune interne à l'Hôpital général, il y avait, au nombre de mes amis, un homme qui semblait obsédé par l'idée de trouver une nouvelle thérapeutique ophtalmologique. quel que fût le problème médical abordé, ses pensées et ses questions allaient toujours dans la même direction : Ceci pourrait-il être utilisé pour il? - de sorte que sa monomanie finît par le rendre un peu fatigant.
Eh bien, je me trouvais un jour dans la cour avec un groupe de collègues, et entre autres celui-ci, lorsqu'un autre interne vint à passer en nous montrant tous les signes d'une douleur intense. «Je pense pouvoir vous aider », lui dis-je, et nous allâmes tous dans ma chambre où j'appliquai quelques gouttes d'un remède qui fit instantanément disparaître la douleur. J'expliquai à mes amis que cette drogue était extraite d'une plante sud-américaine, la coca, qui semblait posséder de puissantes vertus analgésiques et au sujet de laquelle je projetais une publication.
L'homme qui avait un intérêt constant pour il, et dont le nom était Koller, ne dit rien, mais quelques mois plus tard j'appris qu'il s'était mis à révolutionner la chirurgie oculaire grâce à l'emploi de la cocaïne, facilitant des opérations impossibles jusque-là. C'est la seule manière de faire des découvertes importantes : avoir les idées focalisées sur un intérêt central à l'exclusion de tout autre.
En 1909 ou 1910, peut-être à l'occasion d'un article de journal sur la découverte de Koller ou les emplois chirurgicaux de la cocaïne, Freud expliqua à un jeune patient en analyse comment c'était lui, Freud, qui avait réellement fait la découverte, et non Koller. Il considérait alors l'épisode cocaïne comme un triomphe plutôt que comme une défaite, puisque c'était à lui que l'on devait la réelle découverte.
Il souligna que, mentionnant l'usage de la cocaïne à Koenigstein, il avait parfaitement conscience de lui faire un grand cadeau; Koenigstein avait tout simplement bousillé le travail. Koller méritait d'être reconnu comme il l'avait été, quoique Freud en ait dit. A son tour, Koller soutint que le travail de Freud n'avait absolument pas influé sur sa découverte.
Sans plus penser à la controverse avec Koller, Freud, par rapport à ses propres maîtres, était plus que porté à reconnaître leur influence sur son développement. Pour être un grand professeur, il est utile d'avoir été jadis un élève inhabituellement appliqué; pour Freud, « apprendre quelque chose à un vieux maître » était une « satisfaction pure, sans réserve aucune ».
Même à la quarantaine, Freud relata des rêves bien vivaces où il passait d'anciens examens scolaires. Il payait tribut à ses mentors en choisissant leurs prénoms pour ses enfants. « Je tenais à ce que leurs noms ne fussent pas choisis d'après la mode du jour, mais déterminé par le souvenir de personnes chères. Leurs noms font des enfants des revenants. Enfin le seul moyen d'atteindre l'immortalité n'est-il pas pour nous d'avoir des enfants? »
Jean Martin reçut son prénom en souvenir de Jean-Martin Charcot. Ernst pour Ernst Brücke, Mathilda pour la femme de Josef Breuer, et Anna pour la fille d'un vieux maître d'école de Freud. Dans les années 1920, Freud s'arrangea pour qu'un de ses petits-fils reçoive le nom d'un élève décédé mais qu'il appréciait, et ses disciples reconnurent, à sa suite, son importance de mentor dans leur vie en donnant son prénom à leurs enfants.
Jones parla astucieusement de la tendance de Freud à adorer des héros comme d'une projection de « son sens inné du talent et de la supériorité sur une série de mentors dont il devint alors parfois curieusement dépendant pour se redonner confiance en lui». En réaction à cette tendance à idéaliser les gens, Freud pouvait néanmoins être chatouilleux quant à sa dépendance ou « une restriction de sa liberté d'action... La liberté et l'indépendance étaient vitales pour lui ».
La sensibilité de Freud envers ceux qui l'aidaient, son besoin d'eux ainsi que sa crainte de les perdre étaient pour lui d'une clarté poignante. Dans un passage que Freud élimina plus tard de La psychopathologie de la vie quotidienne, il écrivit :
Il n 'y a rien qui me répugne autant que la situation d'un protégé... mon caractère ne s'accommoderait d'ailleurs pas de l'attitude que comportent les obligations d'un protégé... J'ai toujours tendu tous mes efforts à être libre et indépendant, un homme qui ne doit rien à autrui.
Alors qu'il était encore jeune, Freud écrivit qu'il entretenait « le fantasme » d'un puissant bienfaiteur « lui portant secours »; en même temps il se sentait obligé « d'aspirer à un patron et protecteur tolérable pour ma fierté... dans ma vie consciente, j'opposais moi-même une haute résistance à l'idée de dépendre des faveurs d'un protecteur et... trouvai dur de tolérer les quelques situations réelles où il s'était passé quelque chose du genre ».
Dans son contexte familial, avec son besoin de créer lui-même et d'être à lui-même son propre père, Freud voulait que l'on prît soin de lui tout en désirant passionnément être indépendant. Freud dit explicitement l'immense rôle que vinrent jouer certaines figures parentales dans sa vie. En 1885-1886, pendant quatre mois et demi, Freud étudia à Paris avec Charcot ce qui constitua une part de sa formation de neurologue.
Comme il le rappela, «au cours d'une de mes nombreuses promenades tristes et solitaires, alors que j'avais tant besoin d'aide et de protection, avant que le maître Charcot m'eût introduit dans son cercle... ». En 1899, Freud se décrivait lui-même comme un « élève de Brücke » et un « élève de Charcot », et il serait difficile de surestimer son identification durable à Charcot.
Ainsi qu'il l'écrivit dans un rapport à la Faculté de Médecine de l'Université de Vienne après son voyage à Paris, Charcot était un « grand homme ». Freud dit avoir quitté Paris « en admirateur peu qualifié de Charcot», et écrivit un peu plus tard qu'il conservait toujours « le souvenir de la voix et des regards du Maître ». Même ultérieurement, il garda sur ses murs une photographie de ce « sage » (signée et offerte par Charcot à la demande de Freud); « Personne ne m'a jamais impressionné de la sorte. »
Les qualités personnelles que Freud admirait en Charcot étaient compatibles avec la conception qu'il avait de lui-même, et il était tout prêt à vouloir les stimuler. Charcot « avait l'intuition de ceux qui croient transporter un bâton de maréchal en campagne dans leur havresac ».
Cette rencontre fut un événement marquant pour Freud, qui le tenait pour un « grand découvreur ». A son propos, dans un essai dicté par la sympathie, Freud - qui employait souvent lui-même des images picturales - admirait son ancien professeur, « la transparente clarté de sa diction et le caractère plastique de ses descriptions ».
Il n'était pas un homme de réflexion, pas un penseur : il avait une nature d'artiste - et était, comme il le disait lui-même, un visuel, un homme qui voit... On pouvait l'entendre dire que la plus grande satisfaction chez l'homme était de voir quelque chose de neuf - c'est-à-dire de le reconnaître comme neuf...
Freud se souvenait avoir formulé une objection à l'une des innovations cliniques de Charcot « Cela ne peut être vrai, cela contredit la théorie Young-Helmholtz. » Charcot n'avait pas répondu « Tant pis pour la théorie... les faits cliniques précèdent les mots à cet effet; mais il dit quelque chose qui me fit grande impression... : "La théorie, c'est bon, mais ça n'empêche pas d'exister". »
Cette remarque fut l'une de celles que Freud allait répéter tout au long de sa vie. Charcot « ne se lassa jamais de défendre les droits du travail purement clinique, lequel consistait à voir et à ordonner les choses, contre les empiétements de la médecine théorique ».
Freud dit « avoir appris à refréner ses tendances à la spéculation et à suivre le conseil jamais oublié de son maître, Charcot : regarder sans trêve les mêmes choses jusqu'à ce qu'elles commencent d'elles-mêmes à parler». Selon Freud, Charcot (comme Freud lui-même par la suite) «« prenait un plaisir honnête, humain, à ses propres grands succès et se plaisait à parler de ses débuts et du chemin qu'il avait parcouru».
Comme professeur, Charcot avait été (une fois encore comme Freud par la suite) « positivement fascinant » et avait laissé derrière lui « une nuée d'élèves ». Charcot accueillait les étudiants dans sa famille et « toute sa vie leur témoignait sa loyauté ». « En rendant compte de ses processus de pensée dans tous leurs détails et en montrant la plus grande franchise quand le prenaient des doutes ou des hésitations, il avait donc cherche a rétrécir le gouffre entre maître et élève. » Autre parallèle entre eux, Charcot avait lui aussi « une fille extrêmement douée qui en grandissant ressemblait de plus en plus à son père... »
L'originalité de Charcot résidait dans son respect scientifique pour les malades névrotiques; en Europe centrale à l'époque, le discrédit attaché aux troubles nerveux « s'étendait non seulement aux patients mais aussi aux médecins qui se préoccupaient des névroses ». Tout en étant un « grand médecin et un ami de l'homme», Charcot n'était pas « pessimiste dans ses attentes thérapeutiques...».
Il est vrai qu'il mettait l'accent sur le rôle de l'hérédité comme cause de névrose, accordant moins d'importance au facteur auquel Freud en attribuait alors la responsabilité - une syphilis chez les parents; il n'en reste pas moins que Charcot avait entrepris de rendre rationnellement compréhensibles des phénomènes que les autres avaient ignorés jusque-là.
Charcot trouva qu'il était possible, par hypnose, d'éveiller des symptômes qui avaient, auparavant, semblé d'origine purement organique. Il percevait « la présence d'une régularité et d'une loi... là où les autres ne voyaient que simulation ou absence déroutante de conformité à une loi », et ceci devait forcément s'adresser à l'homme de science chez Freud.
Il entreprit de traduire en allemand un manuel de Charcot mais, comme il l'admit plus tard : « J'ai vraiment lésé certains droits de propriété littéraire. J'avais ajouté au texte traduit des notes, sans en avoir demandé l'autorisation à l'auteur, et j'ai eu quelques années plus tard l'occasion de m'assurer que celui-ci n'était pas du tout content de mon sans-gêne. »
Charcot inspira non seulement Freud, mais une école entière de disciples français avec, à leur tête, Pierre Janet. Alors que Charcot avait été plongé dans le travail clinique dans son hôpital, la fameuse Salpêtrière, Janet débuta dans un esprit relevant plus du laboratoire que de la clinique; luvre de Charcot était comme « une clinique en effervescence, vivante, avec du bruit, des odeurs, des explosions et des excitations, comme la grande Salpêtrière elle-même.
Celle de Janet était un garde-manger net, bien rangé, où tout se trouvait dans des boites ». Janet, cependant, eut l'idée prémonitoire de suivre le sillage de Charcot dans la compréhension psychologique des symptômes mentaux, des états particuliers de dissociation (« personnalités multiples ») Janet semble vraiment moderne et postfreudien dans son insistance quant au rôle que joue la faiblesse dans les capacités intégratives supérieures de la personne, en lâchant la bride aux réactions plus primitives qu'elles recouvrent.
Mais tout en soulignant les processus du moi, Janet ne vit pas aussi clairement que Freud allait le voir, le rôle du conflit psychologique dans la maladie mentale, la manière dont même l'esprit « normal » peut être perpétuellement en désaccord avec lui-même. Néanmoins, son travail fut assez proche de celui de Freud pour leur permettre de devenir explicitement rivaux dans les années ultérieures.
L'une des raisons de la préférence de Freud pour le terme d' «inconscient » plutôt que de « « subconscient » fut que Janet l'avait déjà utilisé. En 1917, Freud lui témoigna son respect, admettant que Janet pouvait « prétendre à l'antériorité de publication». Janet n'avait cependant pas parcouru le même chemin que Freud, et celui-ci disait avoir cessé de comprendre ses écrits.
En 1911, on rapporta à Freud « Janet a réellement tenté de comprendre vos livres, mais il pense que cela lui est presque impossible. »Vers les années 1920, Janet disait carrément que Freud avait plagié ses idées en se contentant d'en modifier la terminologie. « J'ai lu, écrivit Freud, que j'avais profité de mon séjour à Paris pour me familiariser avec les théories de Pierre Janet pour décamper ensuite avec mon butin. »
La réputation qu'il avait auprès des écrivains français d'avoir écouté les leçons et volé les idées de Janet déplaisait à Freud. Selon lui, il avait « lui-même toujours traité Janet avec respect... Mais... Janet se conduisait mal, montrait son ignorance des faits et recourait à de vilains arguments ».