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La société acquisitive - Base du mode avoir

(Erich Fromm)

Nos jugements sont extrêmement faussés parce que nous vivons dans une société fondée sur la propriété privée, le profit et la puissance, qui sont les trois piliers de son existence. Acquérir, posséder et réaliser des profits sont les droits sacrés et inaliénables de l’individu de la société industrielle. Peu importe ce que sont les sources de la propriété; et la possession n’impose aucune obligation au propriétaire. Le principe est : «Où et comment j’ai acquis ma propriété, et l’usage que j’en fais ne regarde personne, sauf moi; tant que je ne viole pas la loi, mon droit est sans restriction et absolu. »

Ce genre de propriété peut être appelé propriété privée (du latin privare, « déposséder ») parce que la personne ou les personnes qui détiennent cette propriété en sont les seuls maîtres, avec tout pouvoir de priver les autres de son usage ou de son plaisir. Alors que la propriété privée est censée être une catégorie naturelle et universelle, elle est en réalité l’exception, et non la règle, si on considère l’ensemble de l’histoire humaine (y compris la préhistoire) et particulièrement les cultures extérieures à l’Europe où l’économie n’est pas la principale préoccupation de la vie.

En dehors de la propriété privée, il y a la propriété autoproduite, qui est exclusivement le fruit du travail de chacun; la propriété restreinte, qui est limitée par l’obligation d’aider son prochain; la propriété fonctionnelle ou personnelle qui consiste en outils de travail ou en objets destinés au plaisir; la propriété commune, partagée par un groupe dans l’esprit d’un lien commun, comme dans les kibboutzim d’Israël.

Les normes qui permettent à la société de fonctionner modèlent aussi le caractère de ses membres (caractère social). Dans la société industrielle, on trouve : le désir d’acquérir des biens, de les conserver et de les accroître, c’est-à-dire d’en tirer un profit; et ceux qui détiennent une propriété sont admirés et enviés comme des êtres supérieurs. Mais la grande majorité des gens n’a pas de propriété dans le sens de capital et de biens formant capital, et on peut se poser cette question déroutante : comment ces gens satisfont-ils (et même font-ils face à) leur passion d’acquérir et de garder une propriété, et comment peuvent-ils se sentir propriétaires alors qu’à proprement parler ils ne possèdent rien?

Evidemment, la réponse qui s’impose est que les pauvres en biens possèdent quelque chose - et ils chérissent leurs petites possessions tout autant que le font les propriétaires d’un capital. Et, comme ceux qui jouissent d’importantes propriétés, les pauvres sont obsédés par le désir de préserver ce qu’ils ont et de l’accroître, même en quantité infinitésimale (un centime par-ci, deux francs par-là).

Le plus grand plaisir n’est peut-être pas tellement de posséder des biens matériels, mais de posséder des êtres vivants. Dans la société patriarcale, même le plus misérable des hommes des classes les plus pauvres peut détenir une propriété - dans ses relations avec sa femme, ses enfants, ses animaux, dont il peut se sentir le maître absolu. Du moins pour l’homme de la société patriarcale, avoir beaucoup d’enfants est la seule façon de posséder des personnes sans avoir à travailler pour accéder à la propriété et sans investissement de capital.

Etant donné que le fardeau de la grossesse est l’apanage de la femme, il est difficile de nier que la production des enfants, dans la société patriarcale, est une affaire de pure exploitation de la femme. En revanche, cependant, les mères ont leur propre forme de propriété, celle des enfants quand ils sont petits. C’est un cercle vicieux le mari exploite sa femme, elle exploite les enfants en bas âge, les adolescents mâles imitent bientôt leurs aînés en exploitant les femmes, etc.

L’hégémonie masculine, dans la société patriarcale, a duré environ six ou sept millénaires et prédomine encore dans les pays les plus pauvres et dans les classes les plus démunies de la société. Mais elle décroît lentement dans les pays et dans les sociétés les plus riches - l’émancipation des femmes, des enfants et des adolescents semble se réaliser quand (et dans la mesure où) le standard de vie de la société s’élève. Avec le lent effondrement du type patriarcal démodé de la propriété des personnes, est-ce que la moyenne des individus, et les plus pauvres des sociétés industrielles pleinement développées, réussiront maintenant à assouvir leur passion d’acquérir, de conserver et d’accroître leur bien? La réponse se situe dans l’extension du domaine de la propriété afin d’y inclure les amis, les amants, la santé, les voyages, les objets d’art, Dieu, le moi de chacun.

Max Stirner a tracé un brillant tableau de l’obsession bourgeoise de la propriété. Les personnes sont transformées en objets; leurs interrelations prennent les caractères de la propriété. «L’individualisme » qui, dans son sens positif, suppose la libération des chaînes sociales, signifie, dans son sens négatif, «la propriété de soi», le droit, et le devoir d’investir son énergie dans sa propre réussite.

Notre moi est l’objet le plus important de notre sentiment de propriété, car il comprend beaucoup de choses : notre corps, notre nom, notre statut social, nos possessions (y compris nos connaissances), l’image que nous nous faisons de nous-même et celle que nous désirons que les autres aient de nous. Notre moi est un mélange de qualités réelles, telles que les connaissances et le talent, et de certaines qualités fictives que nous élaborons autour d’un noyau de réalité. Mais le point essentiel n’est pas tellement ce qu’est le contenu du moi, mais que le moi soit ressenti comme un objet que chacun possède, et que cet «objet» soit à la base de notre sentiment d’identité.

Cette étude de la propriété doit tenir compte du fait qu’une forme importante de l’attachement à la propriété, qui était florissante au XIXe siècle, s’est mise à diminuer au cours des décennies qui ont suivi la Première Guerre mondiale et n’est plus guère apparente de nos jours. A cette époque, on choyait tout ce que l’on possédait, on en prenait grand soin et on s’en servait jusqu’à l’extrême limite de son usage. Acheter, c’était acheter pour « garder », et la devise du XIXe siècle aurait pu être : «Ce qui est vieux est beau! ». Aujourd’hui, l’accent est mis sur la consommation, et non sur la conservation, et acheter, c’est acheter pour « jeter ». Que l’objet qu’on achète soit une voiture, une robe, un gadget, après s’en être servi pendant quelque temps on s’en lasse et on est pressé de se débarrasser de ce qui est vieux pour acheter le dernier modèle. (...)

L’exemple le plus frappant du phénomène de l’achat-consommation est sans doute la voiture particulière. Notre époque mérite d’être appelée « l’époque de l’automobile», car toute notre économie a été bâtie autour de sa production et toute notre vie est en grande partie déterminée par les hauts et les bas du marché de l’auto.

Pour ceux qui en ont une, la voiture semble être une nécessité vitale; pour ceux qui n’en ont pas encore, et particulièrement les gens des Etats prétendument socialistes, la voiture est symbole de plaisir. Il semble, pourtant, que l’affection que chacun éprouve pour sa voiture ne soit ni profonde ni constante, mais plutôt une brève histoire d’amour, puisque les propriétaires changent souvent leur auto; au bout de deux ans, voire un an, le propriétaire d’une voiture se fatigue de « sa vieille bagnole », et commence à faire le tour des concessionnaires, à la recherche d’une « bonne affaire ». L’ensemble de la transaction semble être un jeu où, avant tout, chacun joue au plus malin, et la « bonne affaire » est aussi appréciée, sinon plus, que le prix définitif: le tout dernier modèle est devant la porte de la maison!

Il faut tenir compte de plusieurs facteurs pour résoudre l’énigme de l’apparente contradiction entre la relation propriétaire-voiture et l’intérêt à court terme qu’accorde le propriétaire à sa nouvelle acquisition. D’abord, il y a l’élément de dépersonnalisation dans la relation du propriétaire avec sa voiture; celle-ci n’est pas un objet concret qui est aimé de son possesseur, mais le symbole d’un statut social, une extension de puissance... un constructeur du moi; la voiture étant achetée, le propriétaire a vraiment acquis un nouveau morceau de son moi.

Second facteur : l’achat d’une nouvelle voiture tous les deux ans au lieu de, disons, tous les six ans, accroît le plaisir d’acheter; l’acte de s’approprier une nouvelle voiture est une sorte de défloration - il augmente le sentiment d’autorité de l’acheteur, et plus il se répète, plus le plaisir est grand.

Le troisième facteur est que la répétition de l’achat donne plus fréquemment l’occasion de « faire une affaire » - réaliser un profit grâce à l’échange - satisfaction qui est profondément enracinée chez les hommes et les femmes d’aujourd’hui.

Le quatrième facteur est très important : c’est le besoin d’expérimenter de nouveaux stimuli parce que les anciens s’affadissent et s’épuisent en très peu de temps. Dans une étude des stimuli, La Passion de détruire, je faisais la différence entre les stimuli « activants »et les stimuli « simples » (ou «  passifiants ») et je formulais cette loi « Plus le stimulus est passif», plus il doit être fréquemment modifié en intensité et/ou en nature; plus il est activant, plus il conserve longtemps ses qualités stimulantes et moins il est nécessaire de le modifier en intensité et en contenu.

Le cinquième facteur, et le plus important, est le changement qu’a subi le caractère social depuis un siècle et demi, en passant du caractère « thésaurisateur » au caractère de « marketing ». Ce changement n’élimine pas l’orientation possessive, mais la modifie considérablement.

Le sentiment de propriété se manifeste également dans d’autres relations, comme celles qui s’établissent avec les médecins, les dentistes, les avocats, les patrons, les ouvriers. On lexprime en parlant de « mon docteur », « mon dentiste », « mes ouvriers », etc. Mais en dehors de leur attitude de propriétaire envers dautres êtres humains, les gens manifestent la même attitude à légard dune infinité dobjets et même de sentiments. Prenons, par exemple, la santé et la maladie.

Les gens qui discutent de leur santé le font avec un sentiment de propriété quand ils parlent de leurs maladies, de leurs opérations, de leurs traitements, de leurs régimes, de leurs médicaments. Ils considèrent nettement que la santé et la maladie sont des propriétés; leur relation de propriété envers leur mauvaise santé est analogue, peut-on dire, à celle dun actionnaire dont les titres sont en train de perdre une partie de leur valeur initiale sur un marché en baisse.

Les idées et les croyances peuvent également devenir propriété, de même que les habitudes. Par exemple, la personne qui mange tous les matins, à la même heure, le même petit déjeuner, peut être dérangée par le moindre changement apporté à la routine, parce que son habitude est devenue une propriété dont la perte met en péril sa sécurité.

Ce tableau de l’universalité du mode avoir d’existence peut paraître à de nombreux lecteurs comme trop négatif et partial; en vérité, il l’est. Je voulais dépeindre tout d’abord l’attitude socialement prévalente pour présenter un tableau aussi clair que possible. Mais il existe un autre élément qui peut donner à ce tableau un certain équilibre. Il s’agit d’une attitude de plus en plus répandue chez les jeunes générations et qui est très différente de celle de la majorité.

Nous trouvons, chez ces jeunes gens, des modèles de consommation qui ne sont pas des formes cachées de l’acquisivité et du monde de l’avoir, mais l’expression de la joie sincère de faire ce que l’on aime sans rien attendre de « durable » en retour. Ces jeunes gens parcourent de très longues distances, souvent dans des conditions pénibles, pour entendre la musique qu’ils aiment, pour voir un endroit qu’ils ont envie de voir, pour rencontrer des gens qu’ils ont envie de rencontrer. Que leur but soit ou non aussi valable qu’ils le pensent n’est pas ici notre affaire; même s’ils manquent de sérieux, de préparation et de concentration, ces jeunes osent être et ils ne sont pas intéressés par ce qu’ils peuvent avoir en retour ni par ce qu’ils peuvent garder.

Ils semblent également beaucoup plus sincères que ceux de la génération précédente, tout en étant naïfs sur les plans philosophique et politique. Ils ne passent pas leur temps à fourbir leur moi pour être un « objet » désirable sur le marché. Ils ne protègent pas leur image en mentant sans cesse, consciemment ou non; ils n’usent pas leur énergie à réprimer la vérité, comme le fait la majorité. Et, souvent, ils impressionnent leurs aînés par leur franchise - car leurs aînés admirent les gens qui peuvent voir et dire la vérité. Parmi eux existent des groupes politiquement et religieusement orientés, de toutes les nuances; mais également beaucoup de groupes ou d’individus sans idéologie ni doctrine particulières, qui disent d’eux-mêmes qu’ils se contentent de « chercher ». Alors qu’ils peuvent ne s’être pas trouvés eux-mêmes et qu’ils manquent d’un objectif qui les guiderait dans la pratique de la vie, ils tendent à être eux-mêmes, au lieu d’avoir et de consommer.

Cet élément positif du tableau a pourtant besoin d’être précisé. Beaucoup de ces mêmes jeunes gens (et leur nombre a diminué de façon notable depuis la fin des années soixante) n’ont pas progresse de la liberté contre à la liberté vers. Ils se bornaient à se révolter sans tenter de trouver un objectif vers lequel ils auraient pu se diriger, à part la perspective d’être libres de toute contrainte et de toute dépendance. Comme leurs parents bourgeois, ils avaient pour devise « Ce qui est nouveau est beau », et ils se désintéressaient, à la limite de la phobie, de tout ce qui était tradition, y compris les pensées produites par les plus grands esprits.

Dans une sorte de narcissisme naïf, ils croyaient pouvoir trouver seuls tout ce qui vaut la peine d’être découvert. Fondamentalement, leur idéal était de redevenir de jeunes enfants, et des auteurs comme Marcuse élaboraient une idéologie commode : que le retour à l’enfance - et non le développement vers la maturité - est l’objectif ultime du socialisme et de la révolution. Ils étaient heureux tant que leur jeunesse permettait à cette euphorie de durer; mais beaucoup d’entre eux ont traversé cette période au prix de cruelles déceptions, sans avoir acquis de convictions bien établies, sans avoir centré leur personnalité. Ils finissaient souvent par devenir des êtres désabusés, apathiques, ou de malheureux fanatiques de la destruction.

Cependant, ceux qui avaient commencé avec de grandes espérances ne se sont pas tous retrouvés désillusionnés, mais il est malheureusement difficile de connaître leur nombre. Pour autant que je sache, il n’existe aucune donnée statistique ni aucune approximation solide, et, même si elles existaient, il serait pratiquement impossible d’apprécier à coup sûr les caractéristiques des individus. Aujourd’hui, des millions de gens, en Amérique et en Europe, essaient de reprendre contact avec la tradition et de trouver des maîtres qui pourraient leur montrer le chemin.

Mais, en grande partie, les doctrines et les maîtres sont soit trompeurs, soit dénaturés par le bourrage de crâne des relations publiques, soit encore compromis par les intérêts d’argent ou de prestige des gourous respectifs. Malgré tous ces trompe l’œil, certains peuvent véritablement tirer bénéfice de ces méthodes; d’autres s’y appliqueront sans avoir sérieusement l’intention de changer intérieurement.

J’estime pour ma part que le nombre des jeunes (et de moins jeunes) qui sont vraiment désireux de passer du mode avoir au mode être ne se limite pas à quelques individus dispersés. Je crois qu’un très grand nombre de groupes et d’individus se dirigent vers le mode être, qu’ils représentent une nouvelle tendance dépassant l’orientation « avoir » de la majorité et qu’ils ont une signification historique. Ce ne sera pas la première fois dans l’histoire qu’une minorité indique le cours que prendra l’évolution historique. L’existence de cette minorité fait espérer un changement général d’attitude, du mode de l’avoir au mode de l’être.

Cet espoir est d’autant plus justifié que certains des facteurs qui ont rendu possible l’apparition de ces nouvelles attitudes sont des changements historiques pratiquement irréversibles : l’effondrement de la suprématie patriarcale sur les femmes et de la domination parentale sur les jeunes. Alors que la révolution politique du XXe siècle, celle de l’U.R.S.S., a échoué (il est trop tôt pour juger du résultat final de la révolution chinoise) les révolutions victorieuses de notre siècle, même si elles n’en sont qu’à leur début; sont celles des femmes et des enfants, et la révolution sexuelle. Leurs principes ont déjà pénétré profondément la conscience d’un grand nombre d’individus et, de jour en jour, les anciennes idéologies deviennent de plus en plus ridicules.


bilan

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