Avoir et être dans lexpérience quotidienne
(Erich Fromm)
Comme la société où nous vivons est vouée à la propriété et au profit, nous napercevons que rarement des indices du mode être dexistence et la plupart des gens considèrent le mode avoir comme le plus naturel, sinon comme la seule façon acceptable de vivre. Tout cela fait quil est particulièrement difficile pour les individus de comprendre la nature du mode être et, même, de se rendre compte que le mode avoir nest que lune des orientations possibles. Ces deux concepts sont pourtant enracinés dans lexpérience humaine. Aucun des deux ne devrait être, ne peut être examiné dune façon abstraite, purement cérébrale; les deux se reflètent dans notre vie quotidienne et doivent être traités concrètement. Quelques exemples très simples de la manifestation davoir et être dans la vie quotidienne aideront le lecteur à comprendre les deux modes dexistence qui se proposent au choix de lHomme.
Apprendre
Dans le mode avoir dexistence, les étudiants assistent à un cours, entendent des mots, comprennent leur structure logique et leur signification et, de leur mieux, inscrivent les mots dans leur cahier, afin de pouvoir, plus tard, se remettre leurs notes en mémoire et passer leurs examens. Mais le contenu, la substance du cours ne sintègrent pas à leur système personnel de pensée et, par conséquent, ne lenrichissent ni ne lélargissent. Au lieu de cela, ils transforment les mots quils entendent en groupes déterminés de pensée ou de théories densemble, quils emmagasinent. Létudiant et le contenu du cours restent étrangers lun à lautre, indépendamment du fait que chaque étudiant est devenu le propriétaire dune collection daffirmations proférées par un tiers (qui, ou bien les a créées lui-même, ou bien les a puisées à une autre source).
Les étudiants du mode avoir nont quun but: saccrocher à ce quils ont " appris " , soit en le confiant solidement à leur mémoire, soit en conservant précieusement leurs notes. Ils nont pas à produire ni à créer quelque chose de nouveau. En fait, les individus du type avoir se sentent plutôt gênés par des pensées ou des idées nouvelles relatives à un thème, parce que la nouveauté remet en question la somme déterminée dinformations quils ont reçue. En effet, pour celui qui se relie essentiellement au monde selon le mode de lavoir, les idées qui ne peuvent pas être facilement emmagasinées (ou consignées par écrit) ont quelque chose deffrayant - comme tout ce qui évolue et change - et nest donc pas contrôlable.
Le processus denseignement a une tout autre qualité pour les étudiants qui appartiennent au mode être de relation au monde. Pour commencer, ils ne se rendent pas au cours, même au premier, en tant que " table rase " . Ils ont auparavant réfléchi aux problèmes quabordera le cours et ont à lesprit certaines questions, certains problèmes qui leur sont propres. Le thème les a préoccupés et les intéresse.
Au lieu dêtre des réceptacles passifs de mots et didées, ils prêtent loreille, ils écoutent et, ce qui est encore plus important, ils reçoivent et réagissent dune façon active et productive. Ce quils écoutent stimule leur propre processus de pensée. De nouvelles questions, de nouvelles idées, de nouvelles perspectives séveillent dans leur esprit. Leur écoute est un processus vivant. Ils écoutent avec intérêt ce que dit le professeur et séveillent spontanément à la vie par réaction à ce quils entendent.
Ils ne se contentent pas dacquérir des connaissances quils peuvent apporter chez eux et apprendre par cur. Chacun de ces étudiants a été touché et a changé: chacun (ou chacune) est différent de ce quil était avant le cours. Evidemment, ce mode denseignement ne peut réussir que si le cours présente un matériel stimulant. Un bavardage vide ne peut pas susciter une réaction conforme au mode être, et, dans ce cas, les étudiants du mode être aiment mieux faire la sourde oreille afin de se concentrer sur le processus de leur propre pensée.
Le mot " intérêt " mérite pour le moins quon lui prête attention en passant. Dans lusage courant, il est devenu une expression pâle, usée; mais sa signification essentielle est contenue dans sa racine latine: inter-esse " être dans, ou parmi " . Cet intérêt, dans le sens actif, était exprimé en moyen anglais par le terme to list (sefforcer activement, être sincèrement intéressé par) que lon ne retrouve plus que sous sa forme négative listless (indifférent, distrait, apathique). La racine est la même que pour lust (désir charnel), mais dans le verbe to list, il ne sagit pas dun désir dont on subit linfluence, mais dun désir, dun intérêt libre et actif, ou dun effort tendant vers quelque chose. To list est lexpression clé de lauteur anonyme (milieu du XIVe siècle) de The Cloud of Unknowing (" La brume de linconnu " - Evelyn Underhill, éd.). Le fait que la langue nait retenu le mot que sous sa forme négative est symptomatique du changement desprit de la société depuis le XIIIe siècle jusquà nos jours.
Se souvenir
On peut se souvenir selon le mode avoir ou selon le mode être. Ce qui importe le plus, en ce qui concerne la différence entre les deux formes de souvenir, cest le type de rapport qui est établi. Dans le mode avoir du souvenir, le rapport est totalement mécanique, comme lorsque la relation entre un mot et celui qui le suit est solidement établie par la fréquence de sa répétition. Ou bien les rapports peuvent être purement logiques, comme ceux qui existent entre deux termes opposés, ou entre des concepts convergents, ou en rapport avec le temps, lespace, la taille, la couleur, ou encore au sein dun système donné de pensée.
Dans le mode être, se souvenir, cest se rappeler activement des mots, des idées, des choses vues, des peintures, de la musique ; cest mettre en rapport lélément particulier dont on doit se souvenir et tous ceux qui lui sont reliés. Les rapports, dans ce cas, ne sont pas mécaniques, ni purement logiques, mais vivants. Un concept est relié à un autre par un acte de pensée productif (de pensée ou de sentiment) qui est mis en uvre quand on cherche le mot exact.
Voici un exemple très simple : Si jassocie le mot " douleur " ou " aspirine " au mot "migraine" , jai affaire à une association logique, conventionnelle. Mais si jassocie le mot " stress " ou le mot " colère " à" migraine p, je mets en rapport lélément initial avec ses conséquences possibles, intuition à laquelle je suis arrivé en étudiant le phénomène. Ce dernier type de souvenir constitue en lui-même un acte de pensée productive. Le type le plus frappant de ce genre de souvenir vivant est présenté par les " associations libres " inventées par Freud.
Les personnes qui nont pas particulièrement tendance à stocker les éléments dinformation, constateront que leurs souvenirs, pour pouvoir bien fonctionner, ont besoin dun intérêt puissant et direct. On a connu, par exemple, des individus qui, poussés par un besoin vital, se rappelaient les mots dune langue quils avaient oubliée depuis longtemps. En ce qui concerne ma propre expérience, alors que je ne suis pas doué dune mémoire particulièrement bonne, il mest arrivé de me souvenir du rêve dune personne que javais analysée deux semaines ou cinq ans plus tôt lorsque je me suis retrouvé face à cette personne et que je me suis concentré sur lensemble de sa personnalité. Et pourtant, cinq minutes plus tôt, à froid, jaurais été absolument incapable de me souvenir de ce rêve.
Se souvenir, dans le mode être, suppose quon fait revivre quelque chose quon a vu ou entendu auparavant. Nous pouvons expérimenter cette façon productive de se souvenir en essayant de visualiser le visage dune personne ou un paysage que nous avons vu dans le passé. Dans les deux cas, nous serions incapables de nous souvenir immédiatement; il nous faut recréer le sujet, lui rendre vie dans notre esprit. Cette sorte de rappel de souvenir nest pas toujours facile; pour se rappeler totalement le visage ou le paysage, on doit dabord lavoir vu avec suffisamment de concentration. Quand un tel rappel de souvenir est tout à fait réalisé, la personne dont le visage réapparaît est comme vivante, le paysage est très vif, comme si personne et paysage se trouvaient réellement, physiquement devant soi.
Dans le mode avoir, le rappel dun visage ou dun paysage est caractérisé par la façon dont les gens regardent une photographie. Celle-ci ne fait quaider la mémoire à identifier une personne ou une scène et, habituellement, la réaction suscitée sexprime ainsi : " Oui, cest bien lui ! " ou : " Oui, jétais là! " La photographie devient, pour la plupart des gens, un souvenir aliéné.
La mémoire confiée au papier est une autre forme de mémorisation. En consignant par écrit ce dont je veux me souvenir, je suis certain davoir cette information et je nessaie pas de la graver dans mon cerveau. Je suis sûr de ma possession... a moins que je négare mes notes, ce qui me ferait perdre en même temps le souvenir de linformation. La capacité de me souvenir ma abandonné, parce que ma banque mémoire, sous forme de notes, était devenue une partie extériorisée de moi-même.
Si on considère la multitude dinformations que les individus de la société contemporaine doivent avoir en mémoire, il est inévitable quun certain nombre dinformations soient prises en note ou déposées dans les livres. Chacun peut très bien, et facilement, observer que le fait décrire les choses diminue la puissance du souvenir, mais quelques exemples ne seront pas inutiles.
Et dabord, un exemple quotidien qui se situe dans les magasins. Le vendeur daujourdhui fait rarement le calcul mental des prix de deux ou trois articles mais se sert immédiatement dune machine. La salle de cours fournit un autre exemple. Les professeurs peuvent observer que les étudiants qui écrivent soigneusement chaque phrase du cours comprendront et se souviendront probablement moins bien que ceux qui font confiance à leur faculté de compréhension et qui, par conséquent, se souviendront tout au moins de lessentiel. Par ailleurs, les musiciens savent que ceux qui lisent très facilement à vue une partition ont plus de difficulté que les autres à se rappeler la musique quand ils sont privés de la partition. (Toscanini, dont la mémoire était réputée extraordinaire, est un bon exemple dun musicien du mode être.)
Dernier exemple : jai observé, au Mexique, que les illettrés, ou les gens qui écrivent peu, ont une mémoire de beaucoup supérieure à celle des individus couramment lettrés des pays industrialisés. Parmi dautres faits, cela suggère que laptitude à lire et à écrire nest absolument pas le bienfait que lon proclame, surtout quand les gens lutilisent pour lire du matériel qui appauvrit leur faculté dexpérimenter et dimaginer.
Converser
La différence entre le mode avoir et le mode être peut être facilement observée dans deux exemples de conversation. Prenons une discussion entre deux hommes où A a lopinion X et où B a lopinion Y. Chacun sidentifie à sa propre opinion. Ce qui importe à chacun est de trouver de meilleurs arguments (cest-à-dire plus rationnels) pour défendre son avis. Aucun des deux ne compte changer sa propre opinion et nespère que celle de lautre se modifie. Chacun a peur de changer sa propre opinion pour la raison précise quelle est lune de ses possessions et que, par conséquent, sa perte équivaudrait à un appauvrissement.
La situation est quelque peu différente dans une conversation qui ne tend pas à un débat. A qui nest-il pas arrivé de rencontrer une personne en vue, célèbre ou qui se distingue même par de réelles qualités; ou une personne dont on attend quelque chose: une bonne situation, ou dont on souhaite lamour ou ladmiration? En de telles circonstances, beaucoup de gens ont tendance à être plus ou moins anxieux ; et, souvent, ils se " préparent " à cette rencontre importante. Ils pensent aux sujets qui pourraient intéresser lautre; ils se demandent à lavance comment ils pourraient entamer la conversation; certains esquissent tout lentretien dans la mesure où leur propre rôle est concerné.
Ou bien ils peuvent senhardir jusquà penser à ce quils ont : leurs succès passés, le charme de leur personnalité (ou son côté intimidant si ce rôle est plus efficace), leur position sociale, leurs relations, leur apparence, leur habillement. Bref, ils soupèsent mentalement leur valeur et, en se fondant sur cette évaluation, ils étalent leur marchandise dans la conversation qui sensuit. La personne qui sentend à ce genre de performance réussira en effet à impressionner beaucoup de gens, bien que limpression créée ne soit due en partie quau spectacle quelle donne et, surtout, à la pauvreté de jugement de la plupart des autres. Mais si la personne est moins habile, sa performance apparaîtra inexpressive, forcée, ennuyeuse, et néveillera que le minimum dintérêt.
A lopposé se situent ceux qui abordent une situation en ne préparant rien, en ne cherchant aucunement à renforcer leur position. Au contraire, ils réagissent spontanément et de façon productive; ils soublient eux-mêmes, ainsi que leur savoir et leurs avantages. Leur moi ne se met pas en travers de leur chemin et cest précisément pour cette raison quils peuvent réagir pleinement à lautre personne et à ses pensées. Ils donnent naissance à de nouvelles idées parce que, ne saccrochant à rien, ils sont en mesure de produire et de donner.
Alors que les personnes du mode avoir sappuient sur ce quils ont, les personnes du mode être sappuient sur le fait quils sont, quils sont vivants et que quelque chose de nouveau naîtra sils ont seulement le courage de se laisser aller et de réagir. Ils abordent la conversation en étant totalement vivants parce quils ne sétouffent pas au préalable en pensant anxieusement à ce quils ont. Leur propre vivacité est contagieuse et aide souvent lautre personne à dépasser son égocentrisme. Ainsi, la conversation cesse dêtre un échange de marchandises (informations, savoir, statut) pour devenir un dialogue où limportant nest plus de savoir qui a raison.
Les jouteurs commencent à danser ensemble et ils se séparent non pas sur un triomphe ou une peine - qui sont également stériles - mais avec joie. (Le facteur essentiel de la thérapie psychanalytique est cette qualité vivifiante du thérapeute. On aura beau multiplier les interprétations psychanalytiques, elles resteront sans effet si latmosphère thérapeutique est pesante, privée de vie, ennuyeuse.)
Lire
Ce qui est vrai pour la conversation lest également pour la lecture qui est - ou devrait être - une conversation entre lauteur et le lecteur. Evidemment, quand on lit (comme au cours dune conversation) la personnalité de lauteur - ou de linterlocuteur - est importante. Lire un roman dénué de valeur artistique, banal, est une manière de rêve éveillé. Cette lecture ne permet aucune réaction productive; le texte est avalé comme un show télévisé, ou comme les chips quon mâchonne en regardant le poste de télé. Mais un roman de Balzac, par exemple, peut être lu dune façon enrichissante, avec une participation interne, cest-à-dire sur le mode être.
Toutefois, la plupart du temps, ce même roman sera lu sur le mode consommation, ou avoir. Les lecteurs, aussitôt que leur curiosité a été éveillée, veulent connaître lintrigue : Si le héros meurt ou survit, si lhéroïne est séduite ou résiste; ils veulent connaître toutes les réponses. Le roman joue le même rôle que le prélude sexuel : il les excite; la conclusion, heureuse ou malheureuse, est le point culminant de leur expérience : dés quils connaissent la fin, ils ont toute lhistoire, presque aussi réelle que sils lavaient dénichée dans leurs propres souvenirs. Mais ils nont pas relevé leur niveau de connaissance ; ils nont pas compris les personnages du roman, et, par conséquent, nont pas approfondi leur propre conception de la nature humaine, ni rien appris sur eux-mêmes.
Les modes de lecture sont les mêmes sil sagit dun ouvrage à thème philosophique ou historique. La façon dont on lit un livre de ce genre est formée - ou plutôt déformée - par léducation. Lécole a pour objectif de donner à chaque élève une certaine quantité
" avoirs culturels " et, à la fin de leur scolarité, de certifier que les élèves ont du moins la quantité minimale. On apprend aux élèves à lire un livre de telle sorte quils soient capables de répéter les pensées essentielles de lauteur.
Cest de cette façon que les étudiants " connaissent " Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Heidegger, Sartre. La différence entre les différents niveaux dinstruction, du lycée à luniversité, repose avant tout sur la quantité davoirs culturels qui est acquise et qui correspond en gros à la quantité davoirs matériels que létudiant est supposé posséder dans sa vie future. Le prétendu bon étudiant est celui qui peut répéter avec le maximum de précision ce que chacun des philosophes avait à dire. Ils ressemblent à un guide de musée bien informé.
Ce quils napprennent pas, cest ce qui se situe au-delà de ce type " avoir " de connaissance. Ils napprennent pas à interroger les philosophes, à bavarder avec eux ; ils napprennent pas à prendre conscience des contradictions de tel philosophe, du fait que dautres laissent de côté certains problèmes ou éludent leurs conséquences; ils napprennent pas à faire la part de ce qui est nouveau et de ce que les auteurs ne pouvaient manquer de penser parce que cétait le " sens commun " de leur époque; napprenant pas à écouter, ils sont incapables de savoir si lauteur ne parle quavec son cerveau ou si son cerveau et son cur parlent ensemble; ils napprennent pas à découvrir si les auteurs sont authentiques ou sils bluffent, et bien dautres choses encore leur échappent.
Les lecteurs du mode être en viendront souvent à conclure que tel livre, tant vanté, est dénué de toute valeur, ou na quune valeur très limitée. Ou bien ils peuvent avoir parfaitement compris un livre, parfois mieux que ne la fait lauteur lui-même qui considère peut-être que tout ce quil a écrit est dune importance égale.
Exercer lautorité
Un autre exemple de la différence entre le mode avoir et le mode être est lexercice de lautorité. Le point essentiel sexprime par la différence entre avoir de lautorité et être une autorité. Chacun (ou presque) dentre nous exerce une autorité, du moins à certaines périodes de sa vie. Ceux qui élèvent des enfants doivent exercer une autorité - quils le veuillent ou non pour protéger leurs enfants et leur donner un minimum de conseils sur la conduite à tenir en différentes circonstances. Dans la société patriarcale, les femmes, également, sont soumises à une autorité de la part de la majorité des hommes. Presque tous les membres dune société bureaucratique hiérarchiquement organisée, comme la nôtre, exercent une autorité, sauf les individus qui se situent au plus bas de léchelle sociale et qui ne sont quobjets dautorité.
Notre compréhension de lautorité selon les deux modes nécessite que nous admettions que le mot " autorité " représente un terme général qui a deux acceptions totalement différentes : lautorité peut être " rationnelle " ou " irrationnelle " . Lautorité rationnelle est fondée sur la compétence et elle aide à se développer la personne qui sappuie sur elle. Lautorité irrationnelle est fondée sur le pouvoir et sert à exploiter la personne qui lui est soumise.
Dans les sociétés les plus primitives, cest-à-dire dans les sociétés de cueillette et de chasse, lautorité est exercée par la personne qui est généralement reconnue comme étant compétente dans une certaine tâche. Les qualités dont relève cette compétence dépendent surtout de circonstances spécifiques, bien quil semble quon puisse y inclure lexpérience, la sagesse, la générosité, lhabileté, la " présence " , le courage. Dans la plupart de ces tribus, il nexiste aucune autorité permanente, mais une autorité émerge en cas de besoin.
Ou bien il existe différentes autorités correspondant à différentes circonstances: la guerre, les pratiques religieuses, le règlement des querelles. Quand les qualités sur lesquelles repose lautorité disparaissent ou saffaiblissent, lautorité elle-même prend fin. On peut observer une forme dautorité très semblable dans de nombreuses sociétés primitives où la compétence est souvent déterminée non par la force physique mais par des qualités telles que lexpérience et la " sagesse " . Au cours dun test très ingénieux pratiqué avec des singes, J. M. R. Delgado, en 1967, a montré que lanimal dominant, sil perdait même momentanément les qualités justifiant sa compétence, perdait en même temps son autorité.
Lautorité du mode être repose non seulement sur la compétence personnelle nécessaire à laccomplissement de certaines fonctions sociales, mais aussi sur lessence même dune personnalité qui a atteint un haut degré de développement et dintégration. De telles personnes rayonnent dautorité et nont pas à donner dordres ni à menacer, ni à corrompre. Ce sont des individus hautement évolués qui, par ce quils sont - et non, surtout, par ce quils font et disent - montrent ce que peuvent être les êtres humains.
Les grands maîtres de la Vie étaient des autorités de ce genre, et, à un degré moindre de perfection, on peut trouver de ces individus à tous les niveaux déducation et dans les cultures les plus variées. (Le problème de léducation sarticule sur ce point. Si les parents étaient eux-mêmes plus évolués et sils sappuyaient sur leur propre centre, lopposition entre léducation autoritaire et léducation laxiste nexisterait probablement pas. Ayant besoin de cette autorité du mode être, lenfant réagit devant elle avec empressement ; en revanche, lenfant se révolte contre loppression, lindifférence ou lexcès dattention des gens qui montrent par leur propre comportement quils nont pas accompli eux-mêmes leffort quils attendent de lenfant en cours de croissance.)
En même temps que se formaient les sociétés fondées sur un ordre hiérarchique, et beaucoup plus grandes et plus complexes que celles des chasseurs et des cueilleurs, lautorité de la compétence a cédé la place à lautorité du statut social. Cela ne veut pas dire que lautorité existante soit nécessairement incompétente ; ni que la compétence ne soit un élément essentiel de lautorité. Que nous ayons affaire à une autorité du type monarchique - où la loterie des gènes décide des qualités de la compétence - ou à un criminel sans scrupule qui parvient à devenir une autorité par le meurtre et la fourberie, ou, comme si souvent dans nos démocraties modernes, à des autorités choisies sur la base de leur photogénie ou de la quantité dargent quelles ont pu dépenser pour leur élection, dans tous ces cas il peut ny avoir pratiquement aucun rapport entre la compétence et lautorité.
Mais il y a quand même de sérieux problèmes dans le cas dune autorité établie sur la base dune certaine compétence : un chef peut avoir été compétent dans un domaine et incompétent dans un autre - par exemple, un homme dEtat peut conduire une guerre avec compétence et se révéler incompétent en temps de paix ; ou bien tel chef qui est courageux et honnête au début de sa carrière peut se laisser griser par les séductions du pouvoir; ou encore, lâge et les troubles physiques peuvent amener une certaine déchéance. Finalement, il faut considérer quil est beaucoup plus facile pour les membres dune petite tribu de juger le comportement du détenteur de lautorité que pour les millions dindividus de notre système, qui ne connaissent leurs candidats que par limage artificielle créée par les spécialistes des relations publiques.
Quelles que soient les raisons de la perte des qualités constitutives de la compétence, le processus daliénation de lautorité intervient dans les grandes sociétés hiérarchiquement organisées. La compétence initiale, réelle ou prétendue, est transférée à luniforme ou au titre. Si lautorité porte luniforme idoine ou possède le titre approprié, ces signes extérieurs de la compétence remplacent la véritable compétence et ses qualités. Le roi - ce titre étant considéré comme le symbole de ce type dautorité - peut être stupide, dépravé, méchant, cest-à-dire privé totalement de la compétence qui lui permettrait dêtre une autorité, mais il a pourtant lautorité. Tant quil détient le titre, il est censé avoir les qualités de la compétence. Même lorsque le roi est nu, le peuple croit quil porte de magnifiques vêtements.
Le fait que les gens prennent les uniformes et les titres pour les réelles qualités de la compétence est quelque chose qui ne va pas tout à fait de soi. Ceux qui détiennent ces symboles de lautorité et qui, par conséquent, en bénéficient, doivent endormir la pensée réaliste (cest-à-dire critique) du peuple-sujet et doivent lui faire croire en la fiction. Quiconque y réfléchit connaît les machinations de la propagande, les méthodes qui permettent de détruire le jugement critique, la façon dont lesprit est endormi et soumis par des clichés, comment les gens sont réduits au silence parce quils deviennent dépendants et perdent la capacité de faire confiance à leurs yeux et à leur jugement. Ils sont aveugles à la réalité par la fiction en laquelle ils croient.
" Avoir des connaissances " et " connaître "
La différence entre le mode avoir et le mode être dans le domaine du savoir est exprimée par ces deux formulations " avoir des connaissances " et " connaître " . A voir des connaissances est prendre et garder la possession des connaissances disponibles (les informations); connaître est fonctionnel et nintervient que comme moyen dans le processus de la pensée productive.
Notre compréhension de la qualité de la connaissance dans le mode être dexistence peut être enrichie par les idées de penseurs tels que Bouddha, les prophètes hébreux, Jésus, Maître Eckhart, Sigmund Freud et Karl Marx. Pour eux, connaître commence avec la prise de conscience du caractère trompeur des perceptions du bon sens, en ce que limage que nous nous faisons de la réalité physique ne correspond pas à la " réalité effective " , et, surtout, en ce que la plupart des individus sont à demi éveillés, à demi rêvant, et ne se rendent pas compte que la plus grande partie de ce quils tiennent pour vrai et comme allant de soi nest quune illusion produite par linfluence suggestive du monde social où ils vivent.
Connaître, alors, commence par léclatement des illusions, par la désillusion (Enttäuschun g). Connaître signifie quon perce la surface pour parvenir aux racines et, par conséquent, aux causes ; connaître signifie quon " voit " la réalité dans toute sa nudité. Connaître ne veut pas dire " être en possession de la vérité " , mais percer la surface et lutter de façon critique et active pour approcher de plus en plus prés la vérité.
Cette qualité de pénétration créative sexprime dans le jadoa hébreu, qui signifie connaître et aimer, dans le sens de la pénétration sexuelle du mâle. Bouddha, 1 " Eveillé" , appelle les gens à séveiller et à se libérer de lillusion qui veut que lattachement aux choses conduise au bonheur.
Les prophètes hébreux appellent eux aussi les gens à séveiller et à se rendre compte que leurs idoles ne sont rien dautre que le produit de leurs mains, quelles ne sont quillusion. Jésus dit : " La vérité vous rendra libres ! " Maître Eckhart a exprimé à maintes reprises son concept de la connaissance; par exemple, il dit, en parlant de Dieu : " La connaissance nest pas une pensée particulière ; il est juste de dire quelle enlève lécorce (qui recouvre toute chose), quelle est désintéressée et quelle court nue vers Dieu, jusquà le toucher et létreindre " (Blakney, p. 243). (" Nudité " et " nu " sont les expressions préférées de Maître Eckhart et également de son contemporain, lauteur anonyme de The Cloud of Unknowing.) Selon Marx, on doit détruire les illusions afin de créer les conditions qui les rendront inutiles. Le concept freudien de la connaissance de soi est fondé sur lidée quil convient de détruire les illusions (" les rationalisations " ) pour prendre conscience de la réalité inconsciente. (Dernier penseur des Lumières, Freud peut être considéré comme un révolutionnaire dans les termes de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle, et non dans les termes du XXe siècle.)
Tous ces penseurs sintéressaient au salut humain ; ils étaient tous hostiles aux modèles de pensée socialement acceptés. Pour eux, le but de la connaissance nest pas la certitude de la " vérité absolue " , quelque chose qui permet de se sentir en sécurité, mais le processus autonome de la raison humaine. Lignorance, pour celui qui sait, est aussi bonne que la connaissance, puisque les deux font partie du processus de la connaissance, même si lignorance ainsi entendue est différente de lignorance de celui qui ne pense pas. Dans le mode être dexistence, la connaissance optimale consiste à connaître plus profondément. Dans le mode avoir, à posséder davantage de connaissances.
Notre éducation sefforce en général de former les individus à avoir des connaissances, en tant que possessions, en les proportionnant dans lensemble à la quantité de biens matériels et de prestige social quils auront dans leur vie. Le minimum quils reçoivent correspond à la somme dont ils auront besoin pour pouvoir se comporter convenablement dans leur travail. Chacun reçoit en surplus un " bagage de connaissances de luxe " qui renforce le sentiment de sa valeur, la taille de ce bagage étant en rapport avec le prestige social probable de lindividu. Les établissements scolaires sont les usines où sont produits ces bagages dans leur ensemble, bien que, dordinaire, ils prétendent mettre les élèves en contact avec les plus hauts accomplissements de lesprit humain.
Bien des collèges sont particulièrement habiles à entretenir ces illusions. Depuis la pensée et lart des Indes, jusquà lexistentialisme et au surréalisme, un vaste " smörgasbord " de connaissances est offert aux élèves qui peuvent picorer par-ci par-là et qui, au nom de la spontanéité et de la liberté, ne sont pas incités à se concentrer sur un sujet ni même à terminer entièrement la lecture dun livre. (La critique radicale du système scolaire proposée par Ivan Illich met en relief un grand nombre de ces lacunes.)
La foi
Dans le sens religieux, politique ou personnel, le concept de la foi peut avoir deux significations totalement différentes suivant quon lentend selon le mode avoir ou le mode être. La foi, selon le mode avoir, est la possession dune solution pour laquelle on na aucune preuve rationnelle. Elle consiste en formulations créées par les autres et que lon accepte parce quon est soumis à ces autres - en général une bureaucratie. Elle comporte un sentiment de certitude en raison du pouvoir réel (ou seulement imaginaire) de la bureaucratie. Elle est le billet dentrée qui permet de rejoindre un groupe important dindividus. Elle évite la tâche difficile de penser pour soi-même et de prendre des décisions.
On devient un des beati possidentes, les heureux détenteurs de la seule vraie foi. La foi, selon le mode avoir, offre la certitude ; elle prétend édicter une connaissance maximale, inébranlable, et cela peut paraître croyable parce que le pouvoir de ceux qui propagent et protègent la foi semble lui-même inébranlable. En fait, qui refuserait de choisir la certitude sil suffit, pour lacquérir, dabandonner son indépendance?
Dieu qui, à lorigine, symbolise la valeur la plus élevée que nous puissions expérimenter en nous, devient, dans le mode avoir, une idole. Selon le concept des prophètes, une idole est un objet que nous fabriquons nous-mêmes et dans lequel nous projetons nos propres pouvoirs, ce qui nous appauvrit. Nous nous soumettons alors à notre création et, par cette soumission, nous sommes en contact avec nous-mêmes sous une forme aliénée. Alors que je peux avoir lidole parce quelle est un objet, en me soumettant à elle, je lui permets de mavoir, moi.
Dès que Dieu devient une idole, ses prétendues qualités ont aussi peu à voir avec mon expérience personnelle que nimporte quelle doctrine politique aliénée. Lidole peut être vénérée comme un Dieu de miséricorde, mais toutes les cruautés peuvent être commises en son nom, de même que la foi aliénée en la solidarité humaine peut nous faire commettre, sans aucune hésitation, les actions les plus inhumaines. La foi, selon le mode avoir, est une béquille pour qui veut détenir la certitude, pour ceux qui veulent une solution à la vie sans oser la rechercher en eux-mêmes.
Selon le mode être, la foi est un phénomène totalement différent. Pouvons-nous vivre sans la foi? Le nourrisson ne doit-il pas mettre toute sa foi dans le sein de sa mère? Navons-nous pas tous foi dans les autres êtres humains, en ceux que nous aimons, et en nous-mêmes? Pouvons-nous vivre sans avoir foi en la validité des normes qui régissent notre vie? En effet, sans la foi, nous serions stériles, sans espoir, effrayés au cur même de notre être.
La foi, selon le mode être, nest pas, en premier lieu, une croyance en certaines idées (bien quelle puisse être également cela) mais une orientation intérieure, une attitude. Il serait préférable de dire que lon est en foi plutôt que lon a la foi. [La distinction théologique entre la foi qui est croyance (fides quae creditur) et la foi en tant que croyance (fides qua creditur) reflète une distinction comparable à celle qui existe entre le contenu de la foi et lacte de foi.] On peut " être en foi " envers soi-même et envers les autres et la personne religieuse peut être en foi envers Dieu. Le Dieu de lAncien Testament est avant tout la négation des idoles, des dieux que lon peut avoir. Bien que conçu par analogie avec un roi oriental, le concept de Dieu se transcende lui-même dés lorigine. Dieu ne doit pas avoir de nom; lhomme ne doit pas fabriquer des images de Dieu.
Plus tard, au cours de lévolution juive et chrétienne, on tente de parfaire la dé-idolisation de Dieu en postulant que les qualités mêmes de Dieu ne doivent pas être énoncées. Ou, plus radicalement, dans le mysticisme chrétien, du (pseudo) Denys lAréopagite à lauteur inconnu de The Cloud of Unknowing et à Maître Eckhart, le concept de Dieu tend à être celui de lUnique, de la " Divinité " (le " Non-Chose " - " No- Thing" , concept qui rejoint les idées exprimées dans les Veda et dans la pensée néoplatonicienne. Cette foi en Dieu est attestée par lexpérience intérieure des qualités divines que lon a en soi; cest un processus actif, perpétuel, dauto-création ou, comme le dit Maître Eckhart, une naissance éternelle du Christ en soi.
Ma foi en moi-même, dans les autres, en lhumanité, en notre capacité de devenir pleinement humains implique également la certitude, mais une certitude fondée sur ma propre expérience et non sur ma soumission à une autorité qui édicte une certaine croyance. Cest la certitude dune vérité qui ne peut être démontrée par des preuves rationnelles contraignantes mais dont je suis certain en raison de mes preuves expérientielles, subjectives. (Le mot hébreu qui correspond à " foi " est emunah, " certitude " : amen signifie " certainement " .)
Tout en étant certain de lintégrité dun certain homme, je serais incapable de prouver quil restera intègre jusquà son dernier jour; strictement parlant, si son intégrité demeure inviolée jusquà lheure de sa mort, même alors je ne pourrais exclure le point de vue positiviste selon lequel il aurait pu violer son intégrité sil avait vécu plus longtemps. Ma certitude sappuie sur la connaissance en profondeur que jai de lautre et de ma propre expérience de lamour et de lintégrité. Ce genre de connaissance nest possible que dans la mesure où je peux ignorer mon propre moi et voir lautre dans sa spécificité, reconnaître la structure des forces qui existent en lui, le voir dans son individualité et, en même temps, dans son humanité universelle. Je sais alors ce que lautre peut faire, ce quil ne peut pas faire et ce quil ne fera pas. Evidemment, je nentends pas par là que je peux prédire tout son comportement futur, mais seulement les lignes générales de comportement qui sont enracinées dans ses traits de caractère fondamentaux, tels que lintégrité, le sens des responsabilités, etc.
Cette foi repose sur les faits ; elle est donc rationnelle. Mais les faits ne sont pas identifiables ni " prouvables " par les méthodes de la psychologie conventionnelle, positiviste ; je (être vivant) suis le seul instrument qui puisse les " enregistrer " .
Aimer
" Aimer " a aussi deux significations, selon que le mot est exprimé sur le mode avoir ou sur le mode être. Peut-on avoir un amour? Si cétait possible, lamour serait nécessairement un objet, une substance que lon a, que lon possède. En réalité, il nexiste pas dobjet qui sappelle " amour " . L" amour " est une abstraction, peut-être une déesse, ou un être étranger, mais personne na jamais vu cette déesse.
En réalité, seul existe lacte daimer. Aimer est une activité productive, qui suppose quon ait un penchant, quon connaisse, quon réagisse, quon affirme, quon prenne plaisir ; quil sagisse dune personne, dun arbre, dune peinture, dune idée. Aimer signifie donner vie, accroître lintensité de sa propre vie. Cest un processus qui renaît et saccroît de lui-même.
Quand lamour est expérimenté selon le mode avoir, cela signifie quon limite, quon emprisonne, quon contrôle lobjet " aimé " . Cest étrangler, étouffer, asphyxier, ce nest pas donner vie. Ce que les gens appellent amour est le plus souvent un mauvais usage du mot, en vue de cacher la réalité du fait quils naiment pas. Il est impossible de dire si les parents sont nombreux à aimer leurs enfants. Lloyd de Mause a établi que tout au long des deux millénaires de lhistoire occidentale on a connu des cas de cruauté envers les enfants, des tortures aussi bien psychiques que physiques, des actes de négligence, de possessivité et de sadisme, si révoltants quon est en droit de penser que les parents aimants sont lexception plutôt que la règle.
On peut en dire autant des mariages. Quils soient fondés sur lamour, ou, comme les unions traditionnelles du passé, sur les convenances sociales ou sur la coutume, les couples qui saiment vraiment semblent être lexception. Ce qui nest que convenance sociale, usage, communauté dintérêts économiques, souci partagé des enfants, dépendance mutuelle ou haine et peur réciproques est consciemment expérimenté comme " amour " - jusquau moment où lun des partenaires, ou les deux, se rendent compte quils ne saiment pas et même quils ne se sont jamais aimés.
On peut aujourdhui noter un certain progrès à cet égard: les gens sont devenus plus réalistes, plus sérieux et beaucoup nont plus limpression que lattrait sexuel est obligatoirement de lamour, ni quune relation amicale, dans un esprit déquipe, mais distante, est nécessairement une manifestation de lamour. Cette nouvelle attitude a permis plus de franchise... de même que des changements plus fréquents de partenaires. Elle na pas forcément conduit à davantage damour et les nouveaux partenaires saiment probablement aussi peu que les anciens.
Le passage de " tomber amoureux " à lillusion d" avoir " un amour peut facilement être observé en détail dans lhistoire des couples dont les partenaires sont " tombés amoureux " lun de lautre. (Dans Lart daimer, jai noté que le mot " tomber " , dans lexpression " tomber amoureux " , est en soi-même une contradiction. Puisque aimer est une activité productive, on ne peut que se tenir debout en amour, ou marcher, mais certainement pas " tomber " , ce qui dénoterait une passivité.)
Pendant la cour, aucun des deux partenaires nest encore sûr de lautre, mais chacun cherche à gagner lautre. Les deux sont éveillés, séduisants, intéressants et même beaux - dans la mesure où léveil, la vie donnent toujours de la beauté à un visage. Aucun des deux na encore lautre; de telle sorte que lénergie de chacun le pousse à être, cest-à-dire à donner et à stimuler lautre. Quand vient lacte du mariage, la situation change souvent du tout au tout. Le contrat de mariage donne à chacun des partenaires la possession exclusive du corps de lautre, de ses sentiments, de ses attentions.
Aucun des deux ne doit plus gagner lautre, parce que lamour est devenu quelque chose que lon a, une propriété. Les deux cessent de faire des efforts pour être " aimables " et pour susciter lamour, si bien quils deviennent ennuyeux et que leur beauté disparaît. Ils sont déçus, désempares. Ne sont-ils plus les mêmes personnes ? Se sont-ils trompés dés le début? Le plus souvent, chacun cherche dans lautre la cause du changement et sestime dupé. Ce quils ne voient pas, cest quils ne sont plus ce quils étaient quand ils saimaient; que lerreur quils ont commise en pensant que lon peut avoir un amour les a conduits à ne plus saimer. Maintenant, au lieu de saimer lun lautre, ils décident de posséder ensemble ce quils ont : largent, le standing social, une maison, des enfants.
Ainsi, dans certains cas, le mariage qui a été inauguré sur la base de lamour se transforme en une copropriété amicale, une société du type commercial où les deux égoïsmes sont mis en commun ; cette société est la " famille " .
Quand le couple ne parvient pas à retrouver le désir de faire revivre les anciens sentiments damour, lun ou lautre peut avoir lillusion quun nouveau partenaire (ou de nouveaux partenaires) pourra satisfaire ses aspirations. Il a limpression quil ne désire avoir quune chose: lamour. Mais lamour, pour eux, nest pas lexpression de leur être ; il est une déesse à laquelle ils veulent se soumettre. Leur amour court inévitablement à léchec, parce que " lamour est enfant de bohème " (comme le chantent les Français), lenfant de la liberté; et ladorateur de la déesse de lamour devient si passif, si ennuyeux, quil perd tout ce qui lui reste de son ancienne séduction.
Ce tableau na pas lintention de prétendre que le mariage ne peut pas être la meilleure solution pour deux êtres qui saiment. La difficulté ne se situe pas dans le mariage lui-même, mais dans la structure possessive, existentielle des deux partenaires et, en dernière analyse, dans la société où ils vivent. Les partisans des formes modernes de la vie du couple, tels que mariages de groupe, échanges de partenaires, sexe de groupe, etc., essaient seulement, daprès ce que je peux observer, desquiver les problèmes posés par leur difficulté daimer en soignant leur ennui avec des stimuli toujours nouveaux et en voulant avoir davantage d " amants" au lieu dêtre capables de nen aimer quun.