L'impuissance masculine
L'amour inconscient
(Wilhelm Stekel)
Les lecteurs de mon livre : La Femme frigide ont pu constater la nature spectaculaire des névrosés et savent qu'il y a des individus qui se dissimulent volontairement leur amour aussi bien que leur haine à eux-mêmes. Dans chaque cas d'impuissance il faut se poser la question :
Est-ce un cas de simple autosuggestion pernicieuse ou bien y a-t-il un but sexuel secret provoquant des comportements particuliers dans les facultés génitales, ainsi que nous l'avons décrit avec détails dans le troisième chapitre? La dissimulation du but sexuel peut être un amour objectif dont on ne veut pas convenir.
Nous abordons alors la seconde forme des troubles de la puissance masculine qui est très répandue et pourtant très peu connue des médecins. Elle consiste en ce qu'ils apparaissent chez des individus, jeunes ou vieux, lorsqu'ils fixent l'objet de leur désir sans s'en rendre compte.
Il y a un amour que l'on pourrait nommer amour inconscient et que j'ai décrit dans ma brochure Le Cur nerveux (Das Nervöse Herz).
Je n'apporte ici que quelques précisions nécessaires à la compréhension de quelques phénomènes extraordinaires.
Exemple : Un jeune homme indécis, hésitant, se présente devant moi, se plaignant de toutes sortes de malaises nerveux. Il est incapable d'étudier depuis plusieurs mois et doit passer un examen. il ne peut réagir, ni exprimer ses pensées; de plus il est tellement oublieux et étourdi, et à ce point préoccupé, qu'il craint d'être atteint de ramollissement cérébral. Il dort très peu, s'endort tard lorsque tout à coup un choc l'éveille comme s'il avait entendu un bruit, son cur bat la chamade, il est parfois minuit lorsqu'il peut enfin reposer. Parfois il sommeille tard dans la matinée, mais il est courbatu et très las. Il baille sans arrêt et ne demanderait pas mieux que de rester encore couché. Il se dit : « Lève-toi, il faut aller à la conférence et travailler. »
Mais son inertie domine sa volonté et sa raison. Le monde environnant lui semble changé et étranger, les lumières polies, le soleil voilé. Ce qui l'inquiète le plus c'est son manque d'attrait pour le beau sexe, pourtant il fut jadis fort galant. Il n'a aucun courage, pas d'énergie, ayant la sensation qu'il va lui arriver un malheur. Il craint de devenir fou. Parfois il lui semble qu'une roue de fer va lui sortir de la tête, peu à peu cette idée se dissipe mais il demeure inquiet et angoisse.
Chaque nuit il souffre de violentes palpitations de cur, parfois aussi dans la journée, avec l'appréhension qu'il va lui arriver quelque chose d'épouvantable, la perte d'un être aimé, etc.
Cet état fut appelé autrefois Neurasthénie par les médecins et il y a encore de jeunes Esculapes qui diront à ce jeune garçon: « Vous vous êtes surmené, il faut vous reposer, partez pour quelques semaines..., selon vos moyens..., dans le Tyrol, à Abbazzia, ou bien dans un sanatorium. »
Il ira donc solitaire dans un sanatorium du Sud, mais il va de mal en pis, est inquiet de ce qui pourrait arriver de tragique en son absence chez lui.
Je me renseigne s'il n'a pas subi un choc moral, dont le souvenir aurait ébranlé son esprit. il ne se souvient d'aucun cas de mécontentement possible, ne peut mettre en cause qu'un « surmenage » ou même « des charges écrasante ».
Il est très difficile de concevoir ce que savent les individus ou ce qu'ils imaginent, ce sont des acteurs qui considèrent la vie comme une comédie, dont ils voudraient faire une tragédie. Parfois ils sombrent dans le drame. Que se passe-t-il dans l'esprit de ces malades ? Simulent-ils ou sont-ils véridiques ? Nous devons leur concéder la tragédie et la maladie, car ils nous font part de faits extraordinaires qui nous permettent de conclure. Celui-ci nous disait avoir perdu tout attrait pour les femmes, ce qui devait nous faire réfléchir.
L'expérience et les déductions les plus simples nous prouvent que des hommes qui se font une image particulière de la femme ont perdu conscience de leur valeur en général. Dans sa pensée il associe cette idée et prétend qu'il fait maintenant fi de l'amour, que c'est « une vieille histoire » à laquelle il ne pense plus. Mais nous voulons approfondir ce qu'est « cette vieille histoire ».
Il aimait une cousine depuis plusieurs années, il espérait l'épouser lorsqu'il serait établi médecin. Il avait été l'hôte de son père cet été quand, subitement, il s'était opéré une totale transformation, il remarqua que ses sentiments étaient changés, persuadé qu'il ne l'aimait plus. Il s'ingéniait à lui trouver les plus mauvaises excuses, de mauvaises habitudes, des défauts et des infirmités.
Le malade nous mentait toujours ainsi qu'à lui-même et nous ne décelions pas encore l'origine du conflit psychique qui nous permettrait un diagnostic de névrose. Je ne veux pas décrire ici comment j'ai découvert la vérité; mais je veux faire part des faits qui nous ont révélé les forces secrètes agissantes.
Ce jeune homme sortait d'une famille très pauvre, il avait pu se suffire difficilement à l'aide de leçons particulières et toutes sortes d'expédients. il était très à plaindre, lors que tout à coup le sort lui devint favorable : un homme très riche ayant remarqué cet étudiant travailleur et consciencieux voulut en faire son gendre. il s'engageait à lui payer les frais de ses études et à lui faciliter son entrée dans une clinique après sa thèse.
Ses parents lui en firent part, lui démontrant avec juste raison les énormes dépenses qui seraient évitées tant pour les inscriptions que pour les divers stages en lui prouvant l'impossibilité de terminer ses études dans les conditions présentes, ainsi que l'évidence « raisonnable » de la proposition.
Mais il ne pouvait imaginer qu'un mariage d'amour, ne voulait pas se vendre, et ainsi de suite. Les parents lui prouvèrent qu'une jeune fille peut être jolie, intelligente, modeste, bien élevée, aimante tout en étant fortunée, la nécessité d'un tel lien, et l'entrée dans une telle famille où il aurait un avenir médical sans pareil par l'influence considérable du futur beau-père. Dans son inconscient il pensait aller trouver le père de sa bien-aimée, son oncle qui vivait à la campagne menant une existence très modeste avec sa fille à qui il ne pouvait donner de dot.
Il est aisé de se représenter la lutte intime de ce garçon entre l'attraction de son amour qui le ferait demeurer un pauvre médecin de campagne inconnu et un brillant avenir, riche et sans soucis. Comme tous les enfants de pauvres gens il était infiniment orgueilleux et voulait réussir brillamment.
Dans toutes les maisons où il enseignait (en particulier chez le riche futur beau-père possible, dont il avait fait plus ample connaissance et appris à l'estimer), il devait se rendre à l'évidence des réalités terre à terre d'un pauvre étudiant. Cette jalousie inconsciente, rongeante, déprimante, qui se glisse furtivement en nous-mêmes, créait une certaine joie de nuire à l'adversaire et c'était la raison de tous les conflits. L'image d'un avenir fantastique s'offrait à ses yeux et il voulait montrer de quoi un misérable étudiant serait capable plus tard.
Devait-il abandonner tous ses espoirs à son amour, une petite fille charmante pour laquelle personne ne comprenait la valeur d'un tel sacrifice ? Le mirage de la fortune demeurait cependant présent, mais son point de vue réel était la comparaison entre la concentration de sa misère actuelle et la situation qui lui était offerte. Pour ne pas perdre sa maîtrise de lui-même il devait excuser sa façon d'agir par la raison. Mais comment s'évader de son amour et bannir de son cur un sentiment aussi puissant?
Il avait une volonté de fer, pouvant amener à l'extrême une décision prise et la réaliser. Dans un quart d'heure passager il se dit: « Tu ne dois pas épouser ta cousine, car tu te rendras malheureux pour le restant de tes jours »
A partir de ce moment il chassa, son amour de son cur. Elle lui était devenue indifférente, il se montra distant et par une excuse quelconque il différa sa visite chez son onde. Sa cousine lui était devenue étrangère...D'un seul coup nous comprenions sa névrose d'origine. cardiaque. il l'aimait toujours, n'avait pas cessé de l'aimer, mai: devait seulement se persuader que tout était fini, en se jouant à lui-même la comédie de l'indifférence, de celui qui naimerait jamais plus. Il rêvait encore de sa cousine et devait avouer que sa personnification renfermait tous les attraits féminins.
Toujours après la terreur éprouvée par les coups entendus, il l'enlaçait en rêve et une fois le jour venu il restait indifférent à la vue d'une autre jeune fille. il est oublieux et distrait parce qu'il concentre toute son énergie au service de l'almée, ne peut dormir parce que son évocation le hante, et souffre de palpitations car il craint de la perdre, alors que son esprit est traversé pendant une seconde par cette idée: « Avant d'en choisir une autre, c'est celle-là que tu prendras »
D'où les battements de cur et les coups entendus en rêve. Les lumières alentour sont éteintes car elles sont enfouies dans le chaos de ses souvenirs éclairant son amour et tout ce qui l'environne. Les autres « belles » ne l'intéressent pas, car tout son esprit et ses désirs ne vont qu'à l'unique, inatteignable, perdue à jamais.
Voici un cas très précis d'amour inconscient. Mais est-il inconscient en réalité? Nous nous trompons pertinemment. Il nous affirma, à notre demande, qu'il s'était convaincu de ne plus être capable d'aimer. Dès lors après cet acte d'héroïsme une volonté domina sa force d'inertie et tout son vouloir fut tenu en échec par cette décision. Où pouvait-il trouver dorénavant l'énergie nécessaire pour laisser pénétrer en lui l'amour.
Ce cas me prouva que nous devons être prudents en incriminant l'inconscient. On s'est laissé séduire par les données de Freud en interprétant, comme soumis à l'inconscient, toutes sortes de comportements et d'intentions. Or, en ce cas précis, l'amour n'était pas du tout factice, le malade s'en rendait bien compte, mais il s'ingéniait d'une leçon permanente à refouler cette réalité par une volonté agissante et cela avec un résultat néfaste, car en définitive il fondait en larmes en constatant sa misère et les conflits qui en résultaient. On ne peut prétendre que cet amour était « un à-côté », mais le champ d'action primordial de sa conscience « ... Il faut que tu deviennes riche, tu dois améliorer ta position sociale, il ne faut plus aimer cette pauvre fille ! »
Ces cas d'amour refoulé, qui se traduisent par des palpitations de cur, sont incalculables... Dois-je les énumérer? Le patron pour sa dactylo ou sa caissière, et qui en est amoureux sans le savoir. Et l'histoire de ces « cardiaques » comme ce tuteur follement amoureux de sa ravissante pupille, inconsciemment certes, et qui éloigne tous les prétendants en coupant un cheveu en quatre, et recherchant les motifs les plus futiles. Un autre qui est fonctionnaire et considéré comme un meurt-de-faim. Un commerçant.. tous les commerçants sont aujourd'hui dans une situation critique. Un quatrième a une tare dans sa vie, laquelle ? etc.
C'est aussi l'homme nerveux, amoureux sans le savoir de la femme de son meilleur ami, et qui en honnête homme ne veut plus les fréquenter, se dissimulant ainsi à lui-même cet amour. Ils conviendront cependant que dans les crises de palpitations, comme le prétendait le jeune garçon que je viens de citer, ils se sont dit un jour : « Grand Dieu !... tu n'es pourtant pas amoureux de la femme de ton ami intime ! Cela ne peut être en aucun cas ! »etc.
En définitive il n'eut plus aucun trouble. Il avait relégué de côté cet amour ainsi que ses pensées criminelles assassiner son ami, le jeter dans un précipice, l'empoisonner... Il souffrait aussi d'angoisses terribles, ne pouvant regarder par la fenêtre, appréhendant d'être empoisonné, vivant dans une perpétuelle inquiétude, épouvanté par ses mauvaises intentions.